Une matinée sous la pluie à la crèche : quand le jardin devient terrain d’exploration
Sortir dehors, même sous la pluie, est une source inépuisable d’expériences pour les jeunes enfants. À travers le récit imaginé d’une matinée vécue par quatre enfants dans le jardin de la crèche – ou celui d’une assistante maternelle –, Catherine Lefèvre, psychomotricienne et formatrice petite enfance, revient sur les nombreux apprentissages que permettent ces moments passés au contact de la nature.
Alors que la société évolue avec l’omniprésence des écrans dans la vie des enfants, et que de nombreux médias alertent sur les troubles liés au syndrome du manque de nature (Richard Louv, Last Child in the woods), se développent en parallèle des courants pédagogiques (soutenus par les neurosciences) et thérapeutiques (écothérapie, shinrin-yoku…), qui réaffirment l’importance de la nature pour le bon développement moteur et l’équilibre psychologique.
Le contact direct avec la vie et ses cycles saisonniers, avec la sensorialité offerte par les éléments : le soleil, le vent, l’eau, la terre, l’accès au plaisir de l’exercice et du mouvement libre, sont des éléments fondamentaux du développement du jeune enfant.
Soyons généreux, offrons la nature aux enfants !
Pour illustrer concrètement ces apports, imaginons une matinée ordinaire dans le jardin de la crèche, vécue par quatre enfants : Gaston, Mathilde, Ismaël et Sasha.
Quand la pluie appelle le dehors
Réunis autour de Hasna, les enfants réclament la chanson du petit escargot sortant sa tête de sa maison lorsque la pluie tombe.
- Et toi Gaston, aimes-tu la pluie ? demande Hasna
- Oui, ça mouille ! répond Gaston
« Flic floc, Flic flac floc, C’est la pluie qui tombe,
Flic floc, Flic flac floc, De plus en plus fort.
Pluie, tu me mouilles, Et tu me chatouilles,
Me voilà trempé, De la tête jusqu’aux pieds »
- Qui aime les chatouilles, les guilis ? Interroge Hasna
Les cris fusent, joyeux, alors qu’Hasna provoque quelques rires en titillant les ventres des enfants présents. Gaston, Mathilde, Ismaël et Sasha se sont levés. Le nez sur la fenêtre donnant sur le jardin, ils tapotent du doigt sur la vitre en rythme : Flic, Floc, Flic Flac Floc…
- Et si nous sortions ? Propose Hasna. Voyons qui pourra trouver des escargots !
Cette situation illustre l’importance de suivre l’intérêt de l’enfant, de relier les mots entendus à l’expérience réelle et de permettre à l’enfant de ressentir concrètement les sensations évoquées.
Le temps de passer le bras dans la manche du manteau, d’enfoncer son bonnet sur la tête, et d’enfiler les bottes en caoutchouc, les enfants attendent impatiemment que la porte s’ouvre sur l’espace extérieur.
Ces gestes du quotidien participent au développement de l’autonomie et mobilisent à la fois la motricité fine (s’habiller, manipuler) et la motricité globale.
Observer et expérimenter
Sous la pluie fine, bien protégés, les enfants s’aventurent. Gaston s’arrête devant une flaque d’eau. Il observe les effets d’ondulation des gouttes de pluie. Les petits cercles concentriques captent toute son attention. Il s’accroupit, se penche. Les cercles bougent et disparaissent rapidement. Il tend son doigt et touche la surface de l’eau doucement. La magie des cercles prend fin, la surface se brouille. Gaston retire sa main et attend. Les gouttelettes sont de retour, bien visibles. Gaston sourit. Alors qu’il se tourne vers Hasna, pour attirer son attention, Mathilde en plein effort, a réussi un saut en avant : pieds joints, coordonné et synchronisé parfaitement.
Ces explorations mobilisent l’observation, la motricité fine, la sensorialité (notamment le toucher), la compréhension des notions de temps et de durée, ainsi que la motricité globale et la coordination. Elles sont aussi source d’émerveillement et de plaisir.
Jouer ensemble
L’eau éclabousse les bottes jaunes de Gaston, qui de son doigt, en essuie les traces. Mathilde, à petits pas, joue dans la flaque, poussant des cris stridents qui résonnent. Gaston lève la tête, et voyant le visage enthousiaste de Mathilde, décide de le rejoindre. Se tenant par les mains, ils forment une ronde et s’étourdissent.
Ces interactions favorisent les relations entre enfants, l’imitation, le plaisir partagé et l’exercice de la motricité globale.
Pousser, recommencer, réussir
Alors que la bruine touche à sa fin, Sasha, s’aventure, promenant son bébé dans la poussette. C’est difficile. Les roues résistent dans la boue toute fraiche. Sasha insiste : Pousse en avant, revient en arrière, s’énerve. Il réussit enfin, soulevant la poussette, il reprend son chemin un peu plus loin. Les traces laissées par les roues, lui plaisent. Il décide d’en faire de nombreuses.
Le jeu symbolique se poursuit ici de l’espace intérieur vers l’espace extérieur, mobilisant effort physique, persévérance et exploration de l’espace à travers les traces laissées au sol.
L’imaginaire en mouvement
Ismaël a trouvé un bâton, il affronte un dragon invisible immense et déchainé. Il saute, se retourne, allonge le bras, bat l’air, dessinant des courbes. Involontairement, il touche Sasha qui mécontent ramasse à son tour un branchage. Alors qu’Hasna s’apprête à intervenir, Gaston s’exclame : « Oh, les jolies cannes à pêche ! Je vais pêcher le saumon. »
Et les voici tous les trois, autour de la flaque d’eau, calme et silencieux, bâtons tendus, immobiles.
Cette scène illustre l’importance du jeu symbolique et de l’imaginaire, tout en mobilisant motricité globale (action et inhibition), motricité fine, socialisation et langage.
Explorer avec les sens
Un bruit de froissement se fait entendre : Mathilde marche dans un tas de feuilles mortes. Ça frotte, ça craque sous les pieds. Elle plonge ses mains dans le tas. Et lance en l’air les feuilles qui bruissent.
Les mains mouillées sont essuyées sur le manteau. Le petit bout de terre sur la paume est gratté : pas si simple de l’enlever !
Ces expériences sollicitent la sensorialité, la motricité globale et la motricité fine, tout en offrant une riche exploration tactile et sonore.
Les trésors du jardin
Hasna annonce le retour en intérieur. Avant de rentrer, elle propose que chacun trouve la feuille trésor de son choix, qui servira pour l’atelier de peinture de l’après-midi.
Les enfants arpentent le jardin. Gaston trouve une des dernières feuilles vertes du jardin, Mathilde une feuille bébé : toute recroquevillée sur elle-même. Pour Sasha et Ismaël ce seront les feuilles jaunes.
Ils agitent leur butin avec joie.
Ce moment permet d’aborder les notions de saisons, d’observation et d’anticipation, tout en préparant une activité future.
Les espaces extérieurs : jardin, cour, courette, n’offrent pas les mêmes découvertes, ni les mêmes apprentissages aux enfants, que les espaces de vie intérieurs. Cependant, ils peuvent et devraient offrir une continuité et une complémentarité aux moments de jeux en intérieur
Les enfants sont toujours, quelle que soit la météo, heureux de sortir et d’explorer « dehors ».
Donnons-leur cette occasion d’apprendre le monde, aussi souvent que possible.
Catherine Lefèvre
PUBLIÉ LE 13 mars 2026