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Catherine Gueguen, pédiatre : « Il y a une seule éducation, celle qui aime, guide, respecte l’enfant »
Dans son nouveau livre « Les enfants sont à prendre au sérieux, les parents aussi » (éditions Seuil Libelle), la pédiatre Catherine Gueguen appelle à une véritable politique de l’enfance pour en finir avec les violences exercés sur les enfants. Pour elle, les professionnels de la petite enfance ont un rôle central à jouer, à condition d’être eux-mêmes davantage soutenus.
Les Pros de la petite enfance : Vous publiez des livres depuis des années sur les maltraitances et l’éducation sans violence. Pourquoi avoir choisi cette fois le format du plaidoyer ?
Catherine Gueguen : C’est la première fois que je dis aussi clairement ce qu’il faudrait faire. Ce livre, c’est vraiment un plaidoyer pour qu’on change de regard sur l’enfant et qu’on élève nos enfants sans violence. Ce qui est désespérant, c’est de voir qu’il y a encore énormément de violences vis-à-vis des enfants. Le troisième baromètre de la Fondation pour l’enfance montre qu’il y a encore 83 % des parents qui déclarent avoir eu recours au moins une fois, au cours des douze derniers mois, à des violences verbales ou psychologiques, et 37 % à des violences physiques. On parle énormément des violences faites aux femmes, et c’est très bien. Des violences faites aux animaux aussi. Mais les violences éducatives, les maltraitances vis-à-vis des enfants, ça reste un sujet tabou en France.
Pourquoi selon vous ?
Parce que cela renvoie à quelque chose de très intime et de très violent. Cela renvoie aux violences que beaucoup de personnes ont pu subir dans leur propre enfance, mais aussi aux violences qu’elles pourraient encore exercer sur leurs enfants. Quand on a soi-même été élevé avec des violences, c’est très difficile de faire autrement.
Vous écrivez qu’il n’y a pas « d’éducation positive », mais une seule éducation, « celle qui aime, guide et respecte ».
Complètement. Moi, je n’ai jamais parlé d’éducation positive. Pour moi, il y a une seule éducation : celle qui respecte l’enfant dans ce qu’il est. Mais respecter un enfant, ça ne veut pas dire être laxiste. Pas du tout. Un adulte doit être un vrai adulte. Il doit transmettre des valeurs, savoir poser un cadre, fixer des limites, dire non quand il le faut. Mais il le fait sans humilier l’enfant. La bonne éducation, c’est avoir des relations normales avec les enfants. J’ai toujours dit aux parents : « Est-ce que vous accepteriez que votre conjoint vous punisse, vous parle mal ou vous humilie ? » Non. Donc pourquoi le ferait-on avec un enfant, qui est encore plus fragile qu’un adulte ?
Le mot « empathie » revient énormément dans votre livre. Pourquoi est-ce si important ?
Oui, c’est fondamental. C’est ce qui permet le développement optimal du cerveau et les études scientifiques nous le montrent. L’empathie, c’est comprendre les émotions et les besoins. Et comprendre les émotions, c’est d’abord comprendre ses propres émotions, comprendre celles des autres et savoir y répondre de façon adéquate. Sur ce sujet-là, il y a eu des progrès en France. Je le vois dans les crèches, je le vois dans les écoles maternelles : aujourd’hui, on parle beaucoup plus des émotions qu’avant. Les êtres humains naissent avec des capacités d’empathie. Mais dès qu’un enfant subir des humiliations, cela crée du stress. Le cortisol sécrété dans ces situations empêche le développement de l’ocytocine, qui est la molécule de l’empathie. Donc dès qu’on punit un enfant ou qu’on crie sur lui, cela entrave le développement de l’empathie. Ça, c’est vraiment le B.A.-BA de ce que la science nous dit aujourd’hui. Les êtres humains sont faits pour être empathiques. Mais la grande majorité des enfants subissent des humiliations dès la première année de vie.
Dans votre livre, vous faites de la formation des professionnels de l’enfance le levier central de toute politique éducative. Pourquoi ?
Parce qu’à l’heure actuelle, les parents sont perdus. Sur les réseaux sociaux, on dit tout et son contraire. Et comme la plupart des parents ont eux-mêmes été élevés avec des punitions, des cris, des menaces, ils ne savent pas comment faire autrement. Donc pour moi, les professionnels devraient avoir une formation initiale et continue pour qu’ils deviennent vraiment des repères et des passeurs de cette façon d’être avec les enfants. Et cette formation doit reposer sur des connaissances validées scientifiquement : les neurosciences affectives et sociales, les connaissances sur le développement de l’enfant, la théorie de l’attachement, les compétences socio-émotionnelles, la prévention et le repérage des maltraitances…
Enfin, les professionnels devraient aussi être formés aux questions liées aux écrans, à la prévention des addictions, mais aussi au repérage et à l’orientation des parents en difficulté psychologique. Et surtout, il faudrait qu’ils sachent accompagner les parents sans les juger.
Vous insistez justement sur le fait qu’accompagner les parents « ne s’improvise pas ». Comment forme-t-on à cet accompagnement-là ?
C’est très complexe, très difficile. Si on dit quelque chose de négatif à un parent, tout de suite, il se ferme, il ne vous écoute plus. Il faut donc d’abord comprendre le parent. J’ai créé un diplôme universitaire d’accompagnement à la parentalité pour les médecins parce que, même avec toutes leurs connaissances scientifiques, ils n’apprennent pas, pendant leurs études, à accompagner les parents. Et c’est une formation qui dure un an. Donc oui, les professionnels qui sont au contact quotidien des enfants et des parents devraient être formés à cet accompagnement.
Beaucoup de professionnels de la petite enfance connaissent aujourd’hui les apports des neurosciences, mais disent ne pas toujours pouvoir les appliquer au quotidien, faute de temps ou de moyens. Comment entendez-vous cette réalité de terrain ?
Je connais très bien la situation dans les crèches. Leur travail est très, très difficile. Et je pense que ces professionnels ont besoin d’être soutenus et accompagnés réellement. Il faudrait qu’ils puissent évacuer ce qu’ils vivent, parler de leurs difficultés une fois par semaine ou tous les quinze jours. Normalement, les psychologues de crèche devraient pouvoir faire ça, mais je ne sais pas si c’est réellement mis en place. On ne peut pas demander à des professionnels d’être à l’écoute des enfants et des parents s’ils ne sont pas eux-mêmes soutenus.
Au-delà d’une formation solide des professionnels, quelles seraient, selon vous, les autres priorités pour améliorer réellement la situation ?
Il faudrait une véritable politique nationale de l’enfance, c’est-à-dire une politique globale, avec un ministère de l’Enfance et un grand plan national de lutte contre les violences faites aux enfants, comme cela existe pour les violences faites aux femmes. À la télévision, dans les journaux, dans les rues, on ne voit rien aujourd’hui. Il devrait y avoir de grandes campagnes d’information partout pour expliquer clairement quels sont les besoins et les droits des enfants, et ce que sont les violences dites éducatives. Il faut réveiller les gens sur ces questions-là. Il faudrait aussi développer un numéro vert de soutien parental accessible 24 heures sur 24, ajouter dans le carnet de santé des pages dédiées à la parentalité avec des coordonnées utiles, des sites internet, des lieux d’écoute et des groupes de parole. Parce que, pour moi, ce sujet reste encore largement dans l’ombre.
Je pense aussi qu’il faudrait allonger le congé parental à un an, qu’il soit correctement rémunéré et réparti entre les deux parents. Et durant ce congé, les parents devraient pouvoir être accompagnés par des professionnels formés spécifiquement au soutien à la parentalité. Il faudrait également aménager davantage le temps de travail des parents, comme cela se fait dans les pays nordiques. Là-bas, les parents rentrent plus tôt chez eux, il n’y a pas de réunions tardives, les rythmes sont pensés autrement. En France, beaucoup de parents rentrent épuisés chez eux, surtout dans les grandes villes, après des longues journées et des temps de transport importants. Et dans ces conditions-là, cela ne peut pas bien se passer.
Au Danemark, par exemple, il existe des choses extraordinaires. Une puéricultrice ou un médecin réunit, par quartier, toutes les femmes qui viennent d’accoucher. Ensuite, elles se retrouvent toutes les semaines pendant un an et elles se soutiennent entre elles. Et ça change tout. Vraiment tout. Elles ne sont pas seules. Parce que ce dont se plaignent le plus souvent les femmes qui viennent d’accoucher, c’est justement de la solitude pendant le congé maternité et du fait de ne pas savoir comment faire. Là, il y a de l’entraide. Et cela ne coûte quasiment rien à mettre en place.
Malgré ce constat, vous restez optimiste ?
Ah oui, totalement. Je crois absolument qu’on peut élever ses enfants sans aucune violence. De plus en plus de parents s’interrogent et cherchent aujourd’hui d’autres façons d’accompagner leurs enfants. Je sais que c’est un travail de longue haleine. Les pays nordiques ont réussi à faire évoluer les pratiques ; je ne vois pas pourquoi nous n’y parviendrions pas, nous aussi, en France. Mais pour cela, il faut le répéter encore et encore. Et aujourd’hui, en France, ce n’est pas assez dit. Des enfants respectés deviendront des adultes confiants, créatifs et respectueux des autres. Et c’est à travers eux que se construira une société plus apaisée, plus solidaire et plus humaine. La petite enfance, c’est le devenir d’une société.
Propos recueillis par Candice Satara
PUBLIÉ LE 08 mai 2026
MIS À JOUR LE 10 mai 2026