Canicule : quand la réalité rattrape nos référentiels
Par Siana Viemont
Assistante maternelle, formatrice
Il y a des événements qui font l’actualité. Et puis il y a ceux qui, silencieusement, mettent à l’épreuve tout ce que nous pensions acquis. La canicule de ces dernières semaines appartient à cette seconde catégorie. Elle n’a pas seulement fait grimper le mercure. Elle a révélé, avec une brutalité presque dérangeante, les limites de notre capacité à garantir ce que nous appelons, depuis plusieurs années, une qualité d’accueil.
Avant d’être formatrice, avant de prendre la parole dans des conférences ou d’accompagner des professionnels dans leur montée en compétences, je suis assistante maternelle. Je vis ce métier chaque jour, au rythme des arrivées du matin, des premiers sourires, des pleurs de séparation, des découvertes, des repas, des siestes et de ces mille petits riens qui construisent l’enfance. C’est d’ailleurs pour cette raison que j’ai accepté d’ouvrir cette série de chroniques. Parce que je crois profondément que notre secteur a besoin de regards qui naissent du terrain autant que de la recherche, de réflexions qui ne se contentent pas de commenter l’actualité, mais qui cherchent à comprendre ce qu’elle raconte de notre manière d’accueillir les plus jeunes.
Il est onze heures.
Derrière la baie vitrée, mon jardin est exactement le même que la veille. Les arbres offrent leur ombre, les jeux d’eau sont prêts, les cabanes attendent leurs petits explorateurs. Tout semble inviter les enfants à sortir.
Pourtant, personne ne franchira la porte aujourd’hui.
Le thermomètre affiche déjà une température incompatible avec une simple promenade. Les toboggans sont brûlants, le sable est devenu impraticable et, dans quelques heures, même l’ombre des arbres ne suffira plus à rendre le jardin accueillant.
Pour la première fois depuis que j’exerce ce métier, protéger les enfants consiste à les empêcher d’aller jouer dehors.
Jamais je n’aurais imaginé écrire une phrase pareille.
Depuis plusieurs années, la France s’est dotée d’outils particulièrement ambitieux. La Charte nationale pour l’accueil du jeune enfant, puis le Référentiel national de la qualité d’accueil du jeune enfant, ont profondément transformé notre manière de penser nos pratiques. Ils ne nous demandent plus seulement d’assurer la sécurité physique des enfants. Ils nous invitent à garantir leurs droits, à respecter leur rythme, à favoriser leur autonomie, à soutenir leur développement global, à leur offrir un contact régulier avec la nature, à reconnaître la place des familles, à observer plutôt qu’à diriger, à accompagner plutôt qu’à occuper.
Pour la première fois peut-être, notre pays s’est doté d’une vision commune de ce que signifie réellement accueillir un jeune enfant avec qualité. Ces textes sont devenus nos boussoles. Ils inspirent nos projets d’accueil, nos formations, nos évaluations, nos analyses de pratiques. Ils ont élevé le niveau d’exigence de toute une profession, et c’est une avancée dont nous pouvons collectivement nous réjouir.
Je fais partie de ceux qui ont accueilli cette évolution avec enthousiasme. Parce qu’elle donnait enfin des mots à ce que beaucoup de professionnels défendaient déjà depuis des années. Parce qu’elle reconnaissait que notre métier ne se résume pas à assurer une garde sécurisée, mais qu’il participe pleinement au développement, au bien-être et à la construction des citoyens de demain.
Puis est arrivée la chaleur…
Pas celle d’un bel après-midi d’été où l’on improvise des jeux d’eau, où les rires résonnent dans le jardin et où les chapeaux de soleil deviennent les accessoires incontournables de la journée.
C’est alors qu’une question s’est imposée à moi. Une question qui ne m’a plus quittée tout au long de ces journées. Que devient un référentiel de qualité lorsque les conditions matérielles rendent son application presque impossible ? Car personne n’a décidé de tourner le dos à la qualité d’accueil. Aucun professionnel ne s’est levé un matin en se disant que les besoins fondamentaux des enfants pouvaient attendre quelques jours.
Nous avons simplement été confrontés à une réalité physique et matérielle qui, pendant plusieurs jours, nous a empêchés d’exercer notre métier comme nous l’avions pensé, construit et défendu collectivement.
Et c’est précisément cette réalité qui, selon moi, mérite aujourd’hui d’être interrogée.
Lorsque le jardin, le balcon ou même le parc deviennent impraticables dès la fin de la matinée, comment maintenir cette relation quotidienne avec la nature que nous savons pourtant essentielle au développement sensoriel, moteur et émotionnel des jeunes enfants ? Lorsque les sols brûlent, que les structures métalliques deviennent dangereuses au toucher et que l’air lui-même semble suspendre toute envie d’explorer, comment continuer à faire vivre cette liberté de mouvement que nous défendons toute l’année ? Lorsque les chambres restent étouffantes malgré toutes les stratégies mises en place, comment préserver un sommeil réellement réparateur ? Et lorsque les professionnels eux-mêmes travaillent dans des conditions éprouvantes, comment ne pas reconnaître que leur disponibilité émotionnelle, pourtant au cœur de la qualité relationnelle, est elle aussi mise à rude épreuve ?
En relisant, quelques jours plus tard, la Charte nationale pour l’accueil du jeune enfant et le Référentiel national de la qualité d’accueil du jeune enfant, je n’y ai pas vu des textes déconnectés du terrain. Bien au contraire. J’y ai retrouvé tout ce qui fait, à mes yeux, la beauté de notre métier. J’y ai retrouvé cette ambition collective qui consiste à ne jamais réduire le jeune enfant à ses seuls besoins physiologiques, mais à reconnaître en lui un être compétent, curieux, capable d’explorer, de créer des liens, de penser, de ressentir et de grandir au contact des autres et du monde qui l’entoure.
Le Référentiel nous rappelle notamment que l’enfant a besoin d’évoluer dans un environnement qui favorise ses explorations, son activité spontanée, sa liberté de mouvement et son développement. La Charte affirme quant à elle que « le contact réel avec la nature est essentiel à mon développement ».
Comment ne pas partager ces convictions ? Je les partage profondément. Elles sont même au cœur de mon projet d’accueil.
Pendant cette canicule, une réalité s’est imposée à nous.
Non pas une réalité pédagogique. Une réalité physique. Car lorsque sortir met l’enfant en danger, rester à l’intérieur n’est plus un choix éducatif ; c’est une mesure de protection.
Je me suis alors demandé si nous n’étions pas en train de vivre quelque chose de totalement inédit dans notre profession. Non pas une remise en question de nos pratiques, mais une situation dans laquelle les conditions d’exercice rendent momentanément impossible la mise en œuvre de certaines des ambitions que nous nous sommes collectivement données.
Le même constat s’est imposé autour du sommeil. Nous savons combien il est essentiel. Nous savons que le respect des rythmes biologiques constitue l’un des fondements de la qualité d’accueil. Pourtant, comment garantir un sommeil réellement réparateur lorsque les chambres demeurent à plus de trente degrés malgré les volets fermés, les aérations nocturnes, les ventilateurs et toutes les stratégies imaginées par les professionnels ?
Là encore, il ne s’agit pas d’un manque de compétences. Il s’agit d’une limite matérielle.
Nous revendiquons aujourd’hui une véritable mission éducative. Et cette ambition n’est pas seulement la nôtre. Les institutions elles-mêmes la portent.
Elles ont raison. Nous avons raison. Mais cette ambition collective repose sur une condition qui reste souvent implicite : celle de pouvoir exercer notre métier dans un environnement compatible avec les besoins fondamentaux des jeunes enfants.
C’est peut-être là que se situe, aujourd’hui, le véritable sujet. Non pas dans nos compétences. Non pas dans notre engagement. Mais dans les conditions qui rendent cet engagement réellement possible. Pendant plusieurs jours, nous avons fait ce que tout professionnel responsable fait lorsqu’une situation exceptionnelle survient. Nous avons priorisé. Nous avons protégé. Nous avons surveillé. Nous avons anticipé. Nous avons adapté. Mais ne nous trompons pas de débat.
La véritable question est ailleurs. Elle est de savoir ce que devient notre ambition éducative lorsque les conditions climatiques nous obligent, pendant plusieurs jours, à concentrer toute notre énergie sur une seule mission : éviter qu’un enfant ne souffre de la chaleur.
Pendant cette semaine, j’ai parfois eu le sentiment que notre métier reculait de plusieurs décennies.
Cette phrase est volontairement inconfortable. Non pas parce que nous aurions renoncé à nos convictions, mais parce que les circonstances nous forçaient, malgré nous, à revenir à la fonction la plus élémentaire de notre métier : maintenir les enfants en sécurité jusqu’au retour de leurs parents.
Cette sensation m’a profondément interrogée. Mais la canicule nous rappelle une réalité que nous avions peut-être insuffisamment anticipée : la qualité d’accueil n’est pas uniquement une affaire de compétences professionnelles. Elle dépend aussi, et peut-être plus que nous ne l’imaginions, des conditions matérielles qui rendent ces compétences possibles.
Nous pouvons continuer à former les professionnels aux meilleures pratiques.
Mais si les bâtiments deviennent de véritables fours thermiques plusieurs semaines par an, si les espaces extérieurs deviennent inaccessibles, si certaines chambres ne permettent plus d’offrir des conditions de sommeil satisfaisantes, si les lieux d’accueil n’ont pas été pensés pour faire face aux épisodes climatiques que nous connaissons désormais, alors ce ne sont pas les professionnels qui échouent. C’est le cadre dans lequel ils exercent qui ne leur permet plus de faire vivre pleinement l’ambition que nous avons pourtant écrite dans nos textes de référence.
Et c’est précisément là que, selon moi, notre réflexion collective doit évoluer.
Depuis plusieurs années, nous avons beaucoup travaillé sur les pratiques professionnelles. Nous avons réfléchi aux postures, aux gestes, aux compétences, aux formations, aux projets pédagogiques. Tout cela était indispensable. Peut-être est-il désormais temps de nous intéresser avec la même exigence aux conditions dans lesquelles ces pratiques s’exercent. Car il existe une différence fondamentale entre demander à un professionnel d’améliorer ses pratiques et lui donner réellement les moyens de les mettre en œuvre.
La nuance peut sembler subtile. Elle est, à mes yeux, essentielle.
Le changement climatique n’est plus seulement un enjeu environnemental.
Il est devenu un enjeu de qualité d’accueil. Et si cette idée peut sembler nouvelle, elle me paraît pourtant incontournable. Car les épisodes climatiques extrêmes ne relèvent plus de l’exception. Ils s’installent progressivement dans notre quotidien et nous obligent à repenser des organisations qui avaient été imaginées pour un autre contexte. C’est sans doute là que cette canicule nous laisse son plus grand enseignement. Elle ne remet pas en cause nos référentiels. Elle nous rappelle simplement qu’un référentiel, aussi juste soit-il, ne peut produire ses effets que si les conditions de sa mise en œuvre existent réellement.
Nous avons beaucoup réfléchi à ce que devait être une qualité d’accueil.
Peut-être est-il désormais temps de réfléchir, avec la même exigence, à ce qui permet cette qualité. Car aujourd’hui, nos textes nous disent ce que nous devons faire. Ils disent beaucoup moins ce que la société doit mettre en œuvre pour que nous puissions réellement le faire.
Comment accompagner les professionnels lorsque plusieurs jours de canicule rendent certaines exigences temporairement inatteignables ? Comment adapter les recommandations sans renoncer aux ambitions ? Comment penser les lieux d’accueil de demain ? Comment construire des bâtiments capables de préserver le confort thermique des jeunes enfants ?
Comment soutenir les assistants maternels qui exercent à leur domicile, alors même que leur logement devient aussi leur lieu de travail ? Comment accompagner financièrement ces adaptations lorsqu’elles deviennent indispensables ?
Comment faire évoluer les recommandations des institutions afin qu’elles prennent en compte ces nouvelles réalités plutôt que de laisser chaque professionnel chercher, seul, des solutions d’urgence ?
Je n’écris pas ces lignes pour critiquer. Je les écris parce que je suis convaincue que nous sommes arrivés à un moment charnière.
Et je crois profondément que notre secteur possède toutes les ressources pour relever ce défi. À une condition.
Acceptons collectivement d’ouvrir cette réflexion.
Que les professionnels de terrain soient écoutés non seulement lorsqu’une crise éclate, mais aussi lorsqu’ils alertent sur les difficultés qu’ils rencontrent. Que les institutions continuent à faire évoluer leurs référentiels comme elles l’ont toujours fait, à la lumière des connaissances scientifiques, mais aussi à la lumière des réalités du terrain. Car le terrain n’est pas l’endroit où les politiques publiques s’appliquent.
Le terrain est l’endroit où elles se vérifient. Et cette nuance change tout.
Siana Viemont
PUBLIÉ LE 07 juillet 2026
Une réponse à “Canicule : quand la réalité rattrape nos référentiels”
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Merci merci merci pour ce texte qui met en mots mes pensées, mes doutes, mes interrogations des dernières semaines . Je suis assistante maternelle à Toulouse ( véritable four à pizza actuellement ) et vivant dans une passoire thermique (sans volets). Grand sentiment de solitude et d’isolement dans ce confinement caniculaire.