« Ce jour-là, j’ai compris qu’on faisait au mieux, mais pas forcément bien », le témoignage de Mia, ex-directrice de crèche
Mia Solenne a été directrice de crèche pendant 10 ans dans le secteur associatif. Elle a quitté le métier il y a quelques mois, épuisée, désabusée et convaincue qu’elle ne pouvait plus exercer sa mission sérieusement. Dans un livre témoignage – vérité « Les fées ne gardent pas les bébés : Révélations d’une ex-directrice de crèche », écrit sous pseudonyme, elle propose une réflexion sur les limites de l’accueil collectif et livre son expérience sans ressentiment ni colère. Elle a accepté de témoigner sur notre site.
« Pendant des années, j’ai appris à présenter les choses sous leur meilleur jour. En réunion, on parlait d’image, de confiance, de communication rassurante. Il ne fallait surtout pas inquiéter les parents. Alors, j’ai appris à choisir mes mots, à lisser les angles, à répondre avec assurance : « Ne vous inquiétez pas, nous savons. » Je crois que j’avais besoin d’y croire moi aussi.
Mais parfois, le décalage devenait trop grand
Je me souviens d’un jour en particulier. Onze bébés pleuraient en même temps dans la même pièce. Les professionnelles faisaient tout ce qu’elles pouvaient. Elles n’étaient ni négligentes ni indifférentes. Elles étaient simplement débordées. Et moi, j’étais là, responsable, à regarder la scène. Ce jour-là, je n’ai plus juste entendu du bruit. J’ai ressenti une impuissance profonde, une tension permanente, une fatigue qu’on n’osait pas nommer. J’ai compris qu’on tenait… mais à quel prix. Qu’on faisait « au mieux »… mais pas toujours « bien ». Ça m’a profondément bousculée. Moi, puéricultrice, formée à défendre le bien-être des tout-petits, je me suis demandé à quel moment j’avais commencé à normaliser certaines choses, à accepter l’inacceptable parce que « c’est comme ça ».
J’ai reçu ce jour-là, un choc professionnel
Quelque temps plus tard, j’ai quitté la crèche, non pas parce que je détestais ce métier, au contraire, peut-être parce que je l’aimais trop. Je ne pouvais plus continuer à expliquer aux parents que tout allait bien alors qu’au fond de moi, certains jours, je savais que ce n’était pas si simple. Je me souviens aussi de ce bébé de huit mois qui commençait à ramper dans le lieu de vie. C’était une étape magnifique. Je l’avais vue cette étape, évidemment. Mais comme ce bébé me suivait partout, ça me ralentissait. Et moi, j’avais quatre autres enfants à gérer. Alors petit à petit, j’ai arrêté de répondre à son regard. Je me suis dit que ce n’était « pas grave », que je n’avais pas le choix.
Ça m’a fait mal de réaliser ça.
Combien de professionnelles deviennent imperméables aux pleurs ? Pas parce qu’elles n’aiment plus les enfants, mais parce que sinon elles ne tiennent pas. On s’endurcit un peu. On se protège. Et quand on ne peut plus se protéger, on craque : arrêt maladie, burn-out, réorientation. Qui peut vraiment juger ces femmes et ces hommes, qui, même en pause, continuent d’entendre les pleurs dans leur tête ? On fait semblant de souffler, mais la responsabilité ne s’en va jamais. Alors le turn-over commence.
Et si on se mettait deux minutes à la place de l’enfant ?
Il voit passer Mathilde, puis Lydie, puis Virginie. Encore une nouvelle adulte. Il ne peut pas dire que ça lui fait trop, il ne sait pas le formuler. Mais son corps, lui, le vit. À force de devoir se réadapter encore et encore, il perd ses repères. On parle de sécurité affective, on la met dans les projets pédagogiques. Mais dans la réalité ?
Et puis il y a la promiscuité : les lits rapprochés au moment de l’endormissement alors que c’est déjà un moment fragile, les assiettes collées les unes aux autres, le « copain » qui pique dans l’assiette, le bruit constant. Leur espace est sans cesse traversé. Comment se sentir vraiment en sécurité quand on n’a presque jamais d’espace à soi ? Je trouve qu’on en demande beaucoup aux tout-petits. Souvent, c’est encore à eux de s’adapter.
Je me souviens de Sylvie, une maman attentive, calme, mesurée et pas du genre à dramatiser. Son fils Lukas, cinq mois, pleurait beaucoup à la crèche : dans les bras, au sol, au moment des changes. La réponse était toujours la même : « Il est en phase d’adaptation. »
Je me suis mis à la place des parents
Mais Lukas pleurait encore après deux mois. Puis trois. Sa mère a consulté, encore et encore. Le diagnostic est tombé : coliques importantes. Pendant trois mois, cet enfant avait exprimé un inconfort physique réel. Durant trois mois, le cadre collectif était passé à côté de ses signaux dans une grille de lecture trop rapide.
J’ai commencé petit à petit à écouter autrement les parents, non plus comme des personnes à rassurer, mais comme des partenaires. Quand un parent disait : « Je sens que quelque chose ne va pas », je me suis mise à entendre autre chose qu’une inquiétude excessive. J’ai entendu une intuition.
En collectivité, les pleurs deviennent une toile de fond. On apprend à fonctionner malgré eux, à hiérarchiser l’urgence : un bébé pleure pendant qu’un autre doit être changé, un troisième doit être couché, un quatrième réclame les bras. On développe des réflexes, des explications-type, des réponses prêtes : l’adaptation, la fatigue, la séparation. Et souvent, ce sont les bonnes réponses, mais pas toujours. Et quand le ratio est tendu, l’observation fine devient un luxe. Or notre métier repose précisément sur cette observation fine.
Nous parlons de bienveillance, mais parfois, nous organisons la survie
Si l’organisation nous éloigne de l’attention à l’enfant, alors c’est l’organisation qu’il faut interroger. Ce texte ne vise pas à fragiliser les équipes. Il vise à reconnaître ce que beaucoup ressentent sans oser le formuler : nous faisons de notre mieux, mais notre mieux se heurte parfois à un cadre inadapté. Et les enfants, eux, ne peuvent pas attendre que le cadre s’améliore pour être entendus. Aujourd’hui, si je parle, ce n’est pas pour accuser. Je connais le dévouement des équipes. Je sais leur fatigue. Je parle parce que je n’arrive plus à faire semblant.
Les fées ne gardent pas les bébés.
Ce sont des femmes et des hommes engagés, fatigués, souvent sous pression, qui donnent énormément , dans un cadre qui ne leur permet plus toujours de faire le travail pour lequel ils ont été formés. »
Les fées ne gardent pas les bébés: Révélations d’une ex-directrice de crèche, disponible sur Amazon
Mia Solenne
PUBLIÉ LE 16 février 2026