Comment construire une culture du consentement dès les premières années ?
La découverte du nombre phénoménal d’enfants subissant des violences sexuelles dès leur prime enfance, touche et oblige les professionnels du secteur de l’accueil, de l’éducation et du soin. Catherine Lefèvre, psychomotricienne et formatrice petite enfance, analyse ce nouvel enjeu et les pistes pour construire une culture du consentement dès le plus jeune âge.
Confronté à ce tsunami qui concerne toutes les strates de la population, le milieu de la petite enfance – crèches, assistantes maternelles, pouponnières, lieux d’accueil et de soins divers – s’émeut. Les professionnels tentent de trouver des actions afin de prévenir et d’accompagner les enfants et les familles, en lien avec leurs missions premières : favoriser le bien-être et le développement de l’enfant, et soutenir la parentalité.
Des actions de contrôle d’identité et de parcours judiciaires ont été demandées, dont un document récent, l’attestation d’honorabilité. Ceci semblait pouvoir apporter une certaine quiétude quant à la protection des enfants accueillis. Cependant, l’ampleur des faits appelle à y répondre par une réflexion de plus grande envergure.
Informer, sensibiliser, former mais aussi prévenir et accompagner
Autant de points d’étapes clés que l’on souhaite voir contribuer à un changement durable. Les organismes de formation ne s’y sont pas trompés et de nombreux cursus de formations ont vu le jour. Des coachs et des spécialistes de la vie affective et sexuelle du jeune et très jeune enfant se sont multipliés. C’est bien évidemment le reflet de la prise de conscience sociétale, et c’est absolument nécessaire et positif.
- Connaître et comprendre le développement psychologique sensoriel et moteur du jeune enfant, afin que les comportements nouveaux et /ou différents, pour repérer les changements de comportement susceptibles d’alerter.
- Poser des mots simples et concrets à l’écrit : laisser une trace écrite de toute les petites choses qui nous ont alertés, qui ont éveillé notre regard. Ce n’est pas encore un automatisme.
- Apprendre à entendre cette nouvelle « lecture » de l’enfant : sans poser d’étiquette, échanger, parfois grâce au soutien de regards complémentaires : des psychologues, RSAI ou psychomotriciens.
- Maîtriser les processus existants pour protéger et alerter
Autant d’éléments de formations et de réflexions à mener de manière prioritaire dans les lieux d’accueil.
Préserver la spontanéité des gestes
Car un autre axe se révèle. Face aux remontées des parents inquiets, nous devons trouver de nouvelles façons d’échanger. Mais il est indispensable d’apprendre également à se protéger.
Comment accueillir, accompagner le tout jeune enfant dans son développement, avec empathie et tendresse (comme nous le rappelle le référentiel national qualité) ? Comment garder une spontanéité dans nos gestes envers l’enfant, s’il devient indispensable d’expliquer chacun d’entre eux ? Comment manipuler, porter si les actes sont détricotés et analysés dans un contexte de relations parfois complexes avec les familles ? Certaines procédures de soin sont-elles intrusives ?
Travailler en lien avec le corps de l’enfant appelle à une vigilance accrue, et nombreux sont ceux qui appellent à enseigner à l’enfant à « défendre ou protéger » certaines parties de son corps : les parties intimes.
Rassurer les familles
Des gestes sûrs, appris et expliqués à l’enfant, ainsi que des protocoles de soin maîtrisés et partagés, permettent de poser un cadre compréhensible pour les parents. Des échanges réguliers, des transmissions intelligibles et honnêtes avec les familles sont une base indispensable. Une professionnelle me disait que désormais, elle était vigilante, et pensait à raconter aux parents la séance de guilis et de fous rires, ou encore la grosse voix qu’elle a dû prendre en remontrance face à une bêtise répétée…
Le consentement n’est pas seulement lié au corps
Les violences sexuelles faites aux enfants ne concernent pas uniquement ce que nous appelons les parties intimes. Le respect du corps de l’enfant dans sa globalité doit être au cœur des pratiques. Pour autant comment obtenir l’accord, le consentement de l’enfant, alors qu’ « éduquer », c’est parfois contraindre l’apprenant et qu’il existe une asymétrie entre l’adulte qui enseigne et l’enfant dont le statut ne lui reconnaît pas la maturité cognitive pour consentir.
Pourtant, m’inscrivant dans le courant de pensée de Laurent Bachler, philosophe, formateur spécialiste de la relation éducative, je considère que l’éducation est, également, l’outil indispensable pour consentir : elle permet à l’enfant d’acquérir une pensée libre et donc la possibilité de faire des choix, et ainsi de consentir. C’est alors un accompagnement de l’enfant, vers cette pensée autonome, vers cette notion de choix qui pourrait se construire dès la toute petite enfance. L’idée est celle d’une culture du consentement précoce comme fil conducteur vers un véritable changement de paradigme.
Une expérience suédoise
Lors d’un voyage d’étude en Suède, j’ai eu la chance d’assister à un temps dit « de regroupement » chez nous, dit « de conversation » là-bas. Installés en arc de cercle, les enfants se voient les uns les autres, et font face à l’adulte qui les guide dans cet exercice. Un premier poster est fixé au mur.
Il s’agit d’une image montrant un banc public, sur lequel un vieux monsieur est assis. À côté de lui sur le banc, un enfant, de l’âge de ceux que nous accompagnons. L’adulte demande aux enfants s’ils s’installeraient sur ce banc à côté de ce monsieur inconnu, comme le petit garçon sur l’image. « Est-ce que tu accepterais d’être assis là ? » « Oui, non, je ne sais pas ». Les enfants répondent, certains s’expliquent : décrivent une aversion pour les habits du vieux monsieur… peu importe finalement. L’essentiel, ici, est qu’ils puissent exprimer ce qu’ils ressentent. Combien d’enfants se voient imposer de s’asseoir à côté d’un adulte pour qu’on leur renoue les lacets, sans qu’on leur demande leur avis ?
Une autre image montre un adulte jouant au docteur, le stéthoscope posé sur le ventre à nu de l’enfant… Une image montre un enfant à qui l’on impose, en guise de bonjour, de faire un bisou à un adulte. Une autre représente un adulte chatouillé par deux enfants riant aux éclats. Sur une autre, encore, deux enfants se donnent l’accolade…
Autant de situations, où le corps est central, à partir desquelles l’enfant apprend à s’exprimer, à faire ses choix. Où on lui donne la permission de dire s’il se sent bien ou non, physiquement et psychologiquement. Les affiches sont toutes issues d’un livre, qui par la suite est laissé à la disposition des enfants dans l’élément faisant office de bibliothèque. La culture du consentement… Un bien grand concept pour des micro-actions magnifiques que nombre d’entre vous faites déjà :
Lors de l’épisode caniculaire, une professionnelle armée d’un brumisateur a décidé d’en faire un jeu avec les enfants : en veux-tu sur tes pieds, et toi sur ta joue ? En veux-tu sur tes genoux, ou pas du tout. Cette jeune femme a transformé une simple action en apprentissage du schéma corporel, et en parfait exemple de la manière d’introduire cette culture du consentement dans nos lieux d’accueil et dans nos vies.
Catherine Lefèvre
PUBLIÉ LE 02 octobre 2026