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Comment l’écologie favorise-t-elle l’inclusion en petite enfance ?

Lors des Rencontres Nationales Écologie et Petite Enfance, à Bobigny, nous avions à cœur de parler d’accueil avec un grand A, d’inclusion et de vulnérabilités, convaincus que le contact avec la nature et le vivant ne peuvent que renforcer la qualité d’accueil des plus fragiles.  

Après avoir rappelé les vertus de l’écologie et du contact avec le vivant pour l’accueil de la petite enfance lors d’une première table ronde, la question de cette seconde table ronde sonnait presque comme un « non-sujet » volontairement provocateur : les professionnels réunis autour de la table, ne cherchent pas à « faire » de l’inclusion. Tous accueillent et prennent soin des enfants, sans distinction, quelles que soient leurs vulnérabilités et leurs besoins exacerbés, avec une conviction commune : celle que le dehors, la nature et le vivant peuvent être la clé de leur bien-être, tout particulièrement sous le poids de la collectivité. 

Pour en parler, nous accueillions Judicaëlle Brioir, éducatrice de jeunes enfants de formation, et depuis quelques années, directrice de l’association Une Souris Verte, gestionnaire de 3 Eaje dans lesquels un tiers de places sont réservées aux enfants en situation de handicap ou de maladie chronique ; Thiéfaine Lebeau, psychopédagogue et médiateur animalier spécialisé en petite enfance. Il forme les professionnels et propose des ateliers pour les enfants avec l’approche éducative PZC qu’il a initiée, appuyée sur les pédagogies actives et la médiation animale, à la lumière des neurosciences. Son objectif ? Favoriser l’apaisement, les interactions et le bon développement des enfants. Et Manon Lentheric, infirmière de formation, fondatrice et co-gestionnaire d’Ô chat Biotté, deux écolo-crèches de Villeneuve-lès-Avignon, les lieux d’accueil alternatifs et engagés dont elle rêvait pour ses enfants… 

Vigilance pour l’un, vigilance pour tous !

Accueillir des enfants atypiques, en situation de handicap, porteurs de maladie chronique, atteints de troubles du neurodéveloppement ou toute autre vulnérabilité, peut être un véritable défi à relever pour les professionnels de la petite enfance. Au sein des crèches de l’Association Une Souris Verte, Judicaëlle Brioir l’expérimente au quotidien. Pour elle, il s’agit avant tout de répondre aux besoins de chacun pour son bon développement, qu’il s’agisse d’enfants vulnérables ou pas, car « ce qui est riche pour eux est riche pour tous ». Aux professionnels de faire preuve de souplesse et d’adaptabilité pour s’ajuster aux besoins de chacun, au bon moment, en étant ancrés dans une dynamique inclusive. Ainsi « la vigilance pour l’un devient vigilance pour tous » souligne-t-elle. 

Alléger du poids du collectif

Pour la plupart de ces enfants, le second défi serait d’alléger le poids du collectif souvent trop lourd à porter : le volume sonore, la promiscuité, le manque d’espace, le besoin de contenance… Et pour cela, vivre à l’extérieur est une formidable réponse : elle le constate au quotidien, « à l’extérieur, les sons s’échappent, les enfants sont bien plus apaisés qu’ils ne le sont après avoir passé une journée à l’intérieur, quelle que soit la capacité des professionnels à créer des petits espaces et petits groupes. Il y a moins de conflits entre les enfants, excepté par jour de grand vent », note Judicaëlle Brioir. Alors dans les crèches de l’association qui disposent d’un jardin privé, les portes restent ouvertes et les enfants peuvent entrer et sortir librement, lorsqu’il peut y avoir un professionnel à l’intérieur et un autre à l’extérieur. Car la nature, le dehors, stimulent le développement psychomoteur et la sensorialité de manière unique, suscitent des émotions particulières qui permettent des interactions avec les autres : « Je garde un souvenir très fort du sourire magnifique d’un petit garçon sentant la brise sur son visage, bien qu’assis dans son siège moulé. Son regard en disait long ! », se souvient Judicaëlle Briroir avec émotion. 

L’expérience de nature rassemble 

Nous aurions aimé pouvoir recevoir le Pr. Caroline Bouchard, de l’Université de Laval au Québec, pour évoquer les bienfaits de l’éducation par la nature en situation d’inégalités sociales et de santé, sur lesquels elle travaille depuis longtemps… A Villeneuve-les Avignon, dans les crèches de Manon Lentheric, peu de mixité sociale mais de nombreux enfants bilingues ou étrangers. Là, il s’agit de surmonter la barrière de la langue, les barrières culturelles pour tisser des liens avec ces enfants. « Quand on est dans la nature, on est tous à égalité », se réjouit-elle, convaincue que tout ce qui est sensoriel et inclusif crée des liens très forts entre les enfants. Elle évoque tout le langage non verbal qui permet des connections particulières entre eux, lorsque l’expérience de nature les rassemble autour d’un escargot ou d’une cueillette. Et puis dans le jardin, « les enfants sont plus libres, autonomes, obligés de rien, il y a moins de contraintes et davantage de possibilités d’exploration », explique-t-elle.

Enfin, pour certains enfants plus vulnérables, vivre au jardin est l’occasion de sortir d’un environnement hygiéniste et aseptisé qu’ils ont toujours connu. Manon Lentheric en témoigne : un petit garçon autiste qui n’avait jamais connu le dehors a petit à petit découvert ces nouvelles sensations, surmontant son appréhension de l’herbe, du vent, du soleil, attiré par la joie de vivre des enfants de la crèche. Car parfois ce sont bien les parents réticents qu’il faut convaincre en premier lieu, de laisser sortir leur enfant perçu comme plus fragile… 

La méditation animale, une approche concrète

Nous n’aurions pu évoquer la nature sans évoquer le vivant et les animaux. Pour Thiéfaine Lebeau, la rencontre avec l’animal est un formidable atout pour les enfants neuroatypiques ou en situation de handicap. Il explique que le contact physique avec l’animal ramène à une approche concrète du monde, permet de tisser des liens avec le réel. Il restaure la confiance en soi et stimule les sens, apaise le stress, calme les angoisses. « La médiation animale stimule l’observation qui facilite ensuite les intéractions sociales, l’empathie, la relation aux autres, explique-t-il. Certains enfants très centrés sur eux-mêmes vont aller plus facilement au-devant d’un animal que d’un autre enfant ! Cela va leur permettre de se décentrer d’eux même et d’apprendre à prendre soin de l’autre, avec un véritable sens de la responsabilité ». 

Cependant, proposer la médiation animale à la crèche ne s’improvise pas et ne doit pas être pris à la légère. Le psychopédagogue insiste sur l’importance du temps long et d’un contact quotidien de l’enfant avec l’animal que l’on préfèrera de grosse taille. Si le chien est le plus polyvalent, le chat tout particulièrement adapté à l’autisme et au handicap moteur, tous les animaux ne sont pas faits pour la médiation. « Cela dépend de leur personnalité et pas seulement de leur race », insiste Thiéfaine Lebeau. L’essentiel reste de se former auprès d’un organisme agréé pour obtenir l’ACACED en quelques heures de formation. Car la posture de l’adulte est essentielle pour que l’enfant comprenne le comportement de l’animal et parvienne à le relier à ses propres émotions, en toute sérénité.   

Accueil de plein air et enfants vulnérables ? 

Prochainement, l’association Une Souris Verte va ouvrir une crèche de plein air avec la ville de Lyon, dans laquelle seront accueillis un tiers d’enfants en situation de handicap, de maladie chronique ou de divers troubles du développement. N’y a-t-il donc pas de limites avec ces enfants ? Pour Judicaëlle Brioir, vivre en extérieur n’est pas un problème avec ces enfants, ça s’organise ! Une salle de change permettra l’intimité de ce moment, et une hygiène maximisée pour les soins délicats à prodiguer à certains enfants. Sans pousser à l’extrémisme des pratiques, elle est convaincue que chaque enfant peut trouver dans l’espace extérieur proposé de quoi combler ses besoins, même celui de contenance par des cachettes aménagées dans le jardin, un hamac, un siège adapté… 

Du dedans au dehors, avec bon sens et simplicité 

Mettre en œuvre une approche résolument tournée vers l’extérieur dans un lieu d’accueil, c’est avant tout une question de regard porté sur le dehors… et d’un taux d’encadrement suffisant. Pour Manon Lentheric, l’extérieur est un prolongement de la pièce de vie. « Sans être une crèche de plein air, nous vivons tout le temps à l’extérieur, quel que soit le temps ! », assure-t-elle. Dans les crèches Une Souris Verte, c’est la même dynamique. Même la crèche qui n’avait pas de jardin a trouvé la solution : faire installer une porte qui donne directement sur le jardin public voisin, pour y accéder plus facilement et y passer plus de temps.

Une approche qui nécessite souplesse, capacité d’adaptation et organisation de la part des professionnels de la petite enfance, qui y trouvent également leur compte en termes de fatigue physique, de disponibilité, de plaisir, de santé…  Mais pour que cela fonctionne, il faut ce que cela soit « simple, logique au quotidien et faire preuve de bon sens, en se référant toujours aux besoins de l’enfant », rappelle Judicaëlle Brioir. Dans la nature, c’est la posture vigilante de l’adulte, plus disponible et détendu, qui va permettre à l’enfant de s’épanouir, dans une prise de risque mesurée… 

Gagner l’adhésion des équipes 

Les professionnels de la petite enfance ont parfois quelques craintes et réticences à l’idée de vivre dehors, tout particulièrement avec des enfants atypiques et vulnérables. Pour Judicaëlle Brioir comme pour Manon Lentheric, il est important de poser le cadre dès le recrutement. Ainsi ceux qui n’adhèrent pas ne restent pas. Et si réticences il reste, il y a fort à parier qu’elles tomberont, en constatant les bénéfices de la pédagogie de plein air sur les enfants accueillis… L’une comme l’autre insistent sur l’importance de la cohésion d’équipe et de la bonne organisation nécessaires pour garantir la sécurité de chacun, sans stress mais avec une vigilance accrue pour tous. Judicaëlle Brioir en est convaincue, « si la direction peut insuffler des bonnes pratiques il ne doit pas y avoir d’injonctions, chaque équipe doit s’approprier le projet pour qu’il puisse être pleinement vécu ». Pour Manon Lentheric, « l’accompagnement et la formation des équipes sont essentiels pour rester dans la dynamique et progresser en toute sérénité, dans la souplesse et la qualité d’accueil », a-t-elle tenu à ajouter.  

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Laurence Yème

PUBLIÉ LE 10 juin 2025

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