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« Crèches, razzia sur les bébés » : un documentaire incisif sur la marchandisation de la petite enfance

Arte propose un documentaire en deux épisodes intitulé « Crèches, razzia sur les bébés ». À découvrir sur Arte.tv dès le 2 septembre et à retrouver le 9 septembre à 21h sur la chaîne franco-allemande. L’enquête porte sur les crèches du secteur privé et vise à montrer comment leurs propriétaires-gestionnaires ont su tirer profit, pas seulement en France, mais dans toute l’Europe, d’une réglementation destinée à booster l’offre d’accueil. Et ont réussi, avec de l’argent public, « à faire des bébés des machines à cash ».

On pensait avoir tout vu, tout lu, tout su sur les crèches privées : leur fonctionnement, les conditions de travail qui y sont pratiquées, leurs abus et parfois cas de maltraitance, leur financement et ses dérives, leur utilisation de l’argent public. Et bien non ! Dans ce documentaire d’Arte, on en apprend encore, et nul n’est épargné, ni les « big four » (Babilou, LPCR, La Maison Bleue, People&baby »), ni Neokids et le monumental fiasco de ce réseau de crèches « Montessori » drivé par ce que l’on pourrait à minima appeler un aventurier du monde des affaires, voire un escroc de talent.

Une libération de la parole difficile

Sur la forme, ce documentaire rompt avec un certain genre destiné à faire le buzz (caméra cachée, journaliste infiltrée, descriptions de situations choc, etc.). Beaucoup d’images d’illustrations (une seule crèche – associative – en France a accepté d’ouvrir ses portes aux caméras) et séquences d’archives, car aucun des « big four » n’a accepté de répondre face à la caméra, donnent vraiment du sens. Et une astuce : une poussette rouge servant de fil conducteur à chaque épisode pour signifier des changements de lieu, d’interlocuteurs ou de thèmes.

Les deux coréalisateurs, Coraline Salvoch et Alain Pirot avouent avoir eu, par ailleurs, pas mal de difficultés à obtenir des témoignages de personnes acceptant d’être filmées… « Les professionnels semblent encore avoir peur d’éventuelles représailles, ou bien avoir des difficultés à évoquer un passé professionnel toujours douloureux, ou parfois à parler de faits et situations qu’ils n’ont pas voulu voir, comme si la culpabilité les rongeait ». Bref, ce qui a marqué les deux journalistes, c’est cette peur de parler, cette difficulté à libérer la parole. Alors même qu’ils ont, disent-ils, rencontré des professionnels qui font un métier difficile, peu considéré et mal rémunéré.

Un travail sérieux trés documenté

C’est donc un travail qui fut long et difficile, mais bien documenté, qui pointe toutes les dérives et incohérences de la marchandisation du secteur et s’inscrit dans le droit fil d’ouvrages parus ces deux dernières années. En deux épisodes de 58 minutes, l’un intitulé « la face cachée des crèches » et l’autre « des crèches biberonnées à l’agent public » (expression empruntée à l’ex-député LFI William Martinet), il fait le tour de la question.

Dans la première partie, il s’agit de faire comprendre comment, à partir du moment où le secteur s’ouvrait au privé, où le statut de micro-crèche est né, et où le décret Morano a baissé les taux d’encadrement, des entreprises ont su saisir l’occasion pour investir dans le secteur. Puis en ont tiré profit en respectant (ou pas), en détournant (ou pas), la réglementation.

Des débuts grisants, y compris pour les salariés

Pour illustrer cette frénésie des années 2010, les auteurs du documentaire ont donné la parole à des ex. Valérie Doré, ex-responsable pédagogique du groupe Babilou, explique comment elle s’est enthousiasmée pour le projet des frères Carle, fondateurs du groupe. Une ambiance « start-up » sympa, dynamique, très créative où tout semblait possible. Elle décrit cet emballement de créations de crèches en série, etc. Enfin, le désenchantement, plus le groupe grossissait et avec l’entrée du fonds d’investissement Antin Partners. Elle sera restée dix ans dans le groupe.
Autres témoignages concernant People&baby : celui de Marie Defrance, assez lucide sur les manquements et en même temps assez honnête pour reconnaitre qu’on lui a donné les moyens pour construire un projet pédagogique, elle qui n’a passé que deux ans dans le groupe en tant que coordinatrice petite-enfance. Contrairement à Alexandra Lamiot, ex-responsable du pôle pédagogique du groupe, qui malgré tout ce qu’elle a vu, n’a pas vu ou n’a pas voulu voir, a fait le choix d’y travailler près de 15 ans. Une longévité dans l’entreprise qui altère un peu son témoignage, pour pertinent qu’il soit (il décrit la même frénésie de créations, de « toujours plus » que celle évoquée par Valérie Doré).

Enfin, il y a ces parents de Vitrolles, encore culpabilisés, d’avoir mis si longtemps à comprendre que leurs bébés accueillis dans une crèche LPCR n’étaient pas assez nourris. C’est la fameuse affaire des économies programmées sur les repas. Une affaire portée devant les tribunaux, mais non encore jugée. Et bien sûr, Frédéric Groux, ce psychologue de crèche qui a fait de la lutte contre les maltraitances son combat, intervient pour renforcer, avec ses 600 témoignages écrits recueillis, les propos tenus par les uns et les autres. Tout est étayé, avec des documents, des témoignages dos caméra (celui d’une ex-cadre de La Maison Bleue est saisissant) et effectivement, encore une fois, le secteur marchand de l’accueil du jeune enfant n’en sort pas grandi.

La rentabilité, le nerf de la guerre

La deuxième partie de cette « razzia sur les bébés » s’intéresse particulièrement au financement des crèches et à la place qu’y tient l’argent public. À la façon dont les grands réseaux s’arrangent pour que la rentabilité soit maximale et au modèle spécifique des micro-crèches. Avec pour point de départ la commission d’enquête parlementaire sur le modèle économique des crèches, créée fin 2023. On retrouve William Martinet, son instigateur et grand pourfendeur du secteur marchand, et Sarah Tanzilli, ex-députée Renaissance (qui en fut la rapporteure) plus lucide qu’à ses débuts à la commission d’enquête, mais aussi quelques morceaux choisis des auditions des patrons des quatre grands groupes français… Et puis, Alice Maret, une ex-directrice d’une crèche Neokids raconte, mortifiée et désarmante de sincérité, sa mésaventure, ses désillusions, elle qui croyait tant au modèle Montessori de sa crèche, elle qui a tenté de résister à ce qu’on lui demandait.

On aurait aimé (mais le timing n’était pas le bon) entendre la députée  PS Céline Hervieu qui a fait adopter par l’Assemblée une proposition de loi destinée à encadrer les crèches privées lucratives.

En contrepoint, les analyses de Michel VanderBroecke, professeur associé en pédagogie familiale à l’Université de Gand, un spécialiste de la marchandisation de la petite enfance, qui fut chargé par le gouvernement wallon d’une enquête sur le secteur après plusieurs décès d’enfants. La Wallonie a en 2019 décidé de supprimer totalement le secteur privé lucratif de l’accueil du jeune enfant. La deadline pour se mettre en conformité avec la loi est décembre 2025. Les crèches wallonnes seront désormais, publiques, associatives ou coopératives.

En France, mais pas seulement

L’intérêt et la force de ce documentaire, c’est de s’intéresser à ce qui se passe hors des frontières françaises. Et cette ouverture européenne permet aussi de découvrir d’autres façons de fonctionner, du système britannique totalement hyper libéral et dérégulé, où le coût des crèches est exorbitant pour les parents, où l’argent public finance indirectement toutes les crèches privées et où la dérégulation est telle que n’importe quel aventurier, sans foi ni loi, peut s’engouffrer dans ce marché juteux et mettre à mal l’accueil des enfants en toute impunité. Et, comme le montrent certaines séquences, plonger dans l’embarras et le désespoir nombre de parents.

La caméra nous emmène aussi en Belgique et en Allemagne. En Allemagne où des réseaux français comme Babilou – qui s’y est implanté il y a plus de dix ans – ne laissent pas que de bons souvenirs. Ni aux municipalités, ni aux parents, ni aux professionnels. En Allemagne, où les parents peuvent arguer d’un droit opposable à la garde d’enfants et où les communes doivent pouvoir répondre à toutes les demandes… Une aubaine pour les crèches privées qui savent que les municipalités n’ont d’autre choix que de faire appel à elles. De là à ce qu’une sorte de chantage à la subvention, aux tarifs et à la fermeture s’instaure… il y a peu. Pulheim et Munich en ont fait l’amère expérience avec Babilou.

Le deuxième épisode se termine par une visite à Reggio Emilia, une véritable note d’espoir qui pourrait faire croire que la petite enfance, c’est le pays des Bisounours ! Mais qui a plutôt vocation à montrer que, quand volonté politique il y a, quand une politique publique cohérente est menée et que des moyens lui sont alloués, les crèches peuvent devenir des lieux où enfants et professionnels s’épanouissent. Et que finalement, c’est cela miser sur l’avenir !

Un documentaire qui dissèque le système de A à Z

On ne peut tout raconter, bien sûr… Juste, vous conseiller de regarder ce documentaire qui explique parfaitement comment le système est né, s’est nourri du manque de rigueur des politiques publiques, voire des contrôles… Pas de récits sensationnalistes pour faire pleurer dans les chaumières, mais des faits, des chiffres, des témoignages, des documents, des images, des analyses, qui permettent de décortiquer finement et précisément le système et de ce fait d’en comprendre les dérives – qui sont systémiques – avec les conséquences que l’on connait. Qui aboutissent à de la maltraitance vis-à-vis des enfants, des professionnels et des familles. C’est en tout cas le message que veulent faire passer les auteurs. Et puisque ces dérives sont systémiques… Un autre message subliminal, celui-là, s’adresse aux politiques (aucun n’a participé à cette enquête) et les invite à repenser la politique publique de l’accueil du jeune enfant et notamment son financement.

Lire le communiqué d’Arte

Catherine Lelièvre

PUBLIÉ LE 27 août 2025

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2 réponses à “« Crèches, razzia sur les bébés » : un documentaire incisif sur la marchandisation de la petite enfance”

  1. veroniqueluypaert06_150342 dit :

    Merci Pour cette invitation à regarder ARTE . Un « Save the date » le 2 septembre pour tous les pros de la petite enfance et tous ceux qui s’y intéressent : Parents , gestionnaires et femmes et hommes politiques ! J’essaierai de regarder sans prise de partie et j espère garder une forme d’optimisme pour l’avenir de la Petite Enfance

  2. hellza24_166635 dit :

    J’ai lu Les Ogres, Le prix du berceau, Babyzness… Ces reportages, je l’espère toucheront, un public encore plus vaste. Comment comprendre l’absence totale d’impact devant des faits dénoncés depuis des années ?

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