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Dans les microcrèches Tournesol, plus de la moitié des professionnels sont en situation de handicap

À Rennes, les microcrèches Tournesol portent un projet d’établissement aussi riche qu’audacieux. Sous l’agrément Entreprise adaptée, chaque microcrèche emploie une majorité de professionnels en situation de handicap, à la mesure des possibilités de chacun et pour le plus grand bonheur des tout-petits.  

Il y a quelques années encore, Charlotte Darcy était directrice régionale d’un grand groupe de crèches privées, dans lequel elle avait brillamment évolué pendant dix ans. Mais en parallèle, la jeune femme s’investit sans compter dans l’association A Bras ouverts à Paris, par laquelle elle découvre le handicap, ses richesses et ses souffrances. Cette expérience lui fait prendre conscience d’une des grandes difficultés des adultes en situation de handicap : trouver un emploi adapté, pour s’accomplir professionnellement, socialement et sortir de l’isolement. En effet, les personnes handicapées ayant une reconnaissance de qualité de travailleur handicapé (RQTH) sont aujourd’hui parmi personnes les plus éloignées du marché du travail. 

Au contact de ces personnes aux handicaps divers, Charlotte Darcy réalise que la plupart d’entre elles pourraient être d’une grande aide pour le secteur de la petite enfance qu’elle connait si bien, à condition de prendre le temps de se connaitre, de cerner qualités et compétences, et d’être accompagné. Il n’en fallait pas plus pour que germe en l’esprit de Charlotte l’idée d’ouvrir une crèche qui embauche des professionnels handicapés. Et l’intime conviction qu’un tel projet pourrait porter du fruit… 

60% de professionnels en situation de handicap

Ni une ni deux, Charlotte quitte son poste pour construire son projet. Ce sera une microcrèche accueillant 12 enfants, encadrés par 4 professionnels, de 9h à 17h30. Une structure au statut d’entreprise adaptée (voir encadré), qui embauche 60% de professionnels en situation de handicap. Mais pourquoi ce choix ? « J’ai toujours eu la volonté d’ouvrir une crèche de petite taille. Au départ je pensais embaucher 4 ETP et demi avec un demi ETP travailleur handicapé, admet Charlotte Darcy. Mais petit à petit, j’ai découvert l’agrément entreprise adaptée qui impose que la majorité des salariés soient en situation de handicap. En contrepartie, j’ai un allègement de charges qui représente environ 30% du coût de la masse salariale, ce qui me permet de recruter une personne de plus ». Deuxième avantage, la réservation de berceau dans la crèche est considérée comme « achat responsable » pour les entreprises, qui bénéficient de la déduction de la contribution handicap.

Charlotte Darcy décide alors d’aller plus loin… Son objectif ? Que ces personnes participent pleinement à la vie de la crèche, aient un emploi stable par lequel elles puissent s’accomplir et se réinsérer ainsi dans la vie sociale. Et en pleine pénurie de professionnels, ce choix permet d’ouvrir le secteur de la petite enfance à des personnes qui en sont éloignées… 

Objectif CAP AEPE pour tous ! 

Pour intégrer l’équipe, les candidats en situation de handicap sont recrutés selon leur profil, pour leur douceur et leurs qualités humaines auprès des enfants. Ils sont porteurs de trisomie 21, du spectre de l’autisme mais également de handicaps invisibles. Il y a des personnes malentendantes ou porteuses de maladies chroniques, des professionnels en burn out ou des malades en rémission qui ne sont plus capables de travailler 35 heures par semaine et ont besoin d’un emploi adapté pour reprendre pied. Quelles que soient leurs difficultés, tous doivent savoir lire et écrire et se montrer aptes à préparer puis passer le CAP AEPE en candidat libre, après avoir été formés et accompagnés au fil de l’année. « On emmène 100% de nos salariés au diplôme », assure la directrice, enthousiaste. 

Les candidats sont reçus en entretien, puis une période de stage est exigée pour tous les profils sans aucune expérience en petite enfance et en situation de handicap, pour se confronter à la réalité des métiers, et discerner si leur place est en effet dans une crèche…. « Il n’y a que via le stage que l’on peut pleinement s’assurer des capacités de la personne, explique Charlotte Darcy. Et sur les nombreux stages que nous proposons, seule la moitié a débouché sur un contrat. Le but est bien de donner sa chance à tout le monde mais si ce n’est pas possible, on s’arrête là ». Chaque salarié est embauché en CDI, et bien souvent c’est le tout premier qui leur aura été proposé…  

Des responsabilités adaptées au handicap de chacun 

Bien entendu, le temps de travail et les responsabilités sont ajustées au handicap et au contraintes de chacun. Aucune professionnelle n’est jamais seule. Les professionnelles valides travaillent toutes aux 35 heures sur 4 jours et demi, elles sont là les 9/10e de la journée et se relaient auprès de leurs collègues ayant une reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé (RQTH). Seule l’ouverture est faite par un binôme professionnelle valide / RQTH et à partir de 9h30, quatre professionnelles sont présentes dont deux valides. Idem pour la fermeture. 

Prenons l’exemple de Claire, jeune femme trisomique, qui vient travailler à la crèche tous les jours, mais uniquement à l’heure du déjeuner. Elle arrive pour aider les enfants à se laver les mains, ensuite un enfant lui est confié pour qu’elle lui donne son repas, de façon très autonome. Le repas a été préparé, la température vérifiée en amont. Lorsqu’elle a terminé, elle continue avec un autre pour un biberon ou un repas de grand. Elle peut ensuite débarrasser nettoyer la table puis accompagner les enfants au dortoir, une fois qu’ils ont été changés et mis en body. Une autre, autiste et particulièrement sensible au bruit, vient chaque jour pour gérer le temps de sieste. Lorsqu’elle arrive, les enfants sont déjà dans leur lit et elle repart lorsque le dernier est réveillé. 

Le casse-tête de la gestion des plannings

Évidemment, la composition des plannings est particulièrement complexe au quotidien. Beaucoup de solutions différentes sont proposées en fonction des profils de chacune, mais beaucoup sont à mi-temps. En général, les nouvelles salariées commencent à temps partiel : « Il faut comprendre que certaines ne parviennent pas à travailler deux jours d’affilée », explique la directrice. Les personnes les plus éloignées du métier commencent par un contrat de travail d’une demi-journée par semaine puis augmentent de plus en plus leur temps de travail pour être parfaitement à l’aise sur les différents moments de la journée et obtenir le CAP AEPE. « C’est de la dentelle ! », reconnait Charlotte Darcy.

Deux salariées avaient commencé à 15 heures par semaine et en font aujourd’hui 35. Une autre faisait 20 heures mais est passée à 15, car elle trouvait cela trop lourd. Le mot d’ordre reste d’évoluer et les contrats sont reconsidérés selon les besoins, avec un point tous les 6 mois. La direction prend un engagement : il n’y aura jamais d’heures supplémentaires ! En revanche, on observe plus d’absentéisme, mais sur de courtes durées. « Il y a presque tous les jours une absente ! Certes ce sont des personnes plus fragiles, mais d’une fidélité incomparable. Alors que dans mes crèches parisiennes, le turn-over était énorme… », remarque la directrice.

Un accompagnement RH proximal pour chaque professionnelle

Une telle souplesse demande bien sûr un suivi RH fort pour accompagner chaque salariée dans son projet professionnel, sa progression et sa formation continue vers le CAP AEPE. Il n’y a aucune prise de risque si ce n’est social. « Quand j’embauche quelqu’un, explique Charlotte Darcy, je suis particulièrement à l’écoute pendant la période d’essai. Et ça m’est déjà arrivé de rompre une période d’essai si je sentais le moindre risque. »

Chaque professionnel RQTH cognitif ou mental a une fiche mission qui précise les taches qui lui sont confiées. Pour la directrice, il faut vraiment prendre le temps de connaitre chaque professionnel et avoir l’humilité remettre en question les fiches mission dans un sens ou dans l’autre. « Cela nécessite un suivi beaucoup plus intense que dans les crèches lambdas », assure-t-elle.

Pour mettre en place cet accompagnement proximal, Charlotte Darcy a su bien s’entourer. La coordinatrice petite enfance est une éducatrice de jeunes enfants, ancienne directrice de crèche qui a exercé dans un centre de formation au CAP AEPE, ravie de mettre aujourd’hui ses connaissances et son expertise au service de personnes handicapées, pour leur accompagnement au diplôme et leur formation sur le terrain.

Une qualité d’accueil qui s’en trouve renforcée

L’essentiel cependant, confie Charlotte Darcy, c’est que dans cette aventure, « tout le monde est gagnant ». Le nombre de professionnels présents auprès des enfants est quasiment le double du taux d’encadrement exigé. Ce qui permet de faire plus facilement des petits groupes, des sorties dans les parcs environnants, et d’être plus disponible à chaque enfant dans des conditions de travail confortables. Ceux-ci sont enthousiastes, apprécient ces adultes « extraordinaires ». De leur côté, ces professionnelles hors du commun apprécient de travailler pour plus vulnérable qu’elles. « Elles sont beaucoup dans l’écoute, prennent leur temps et vivent intensément chaque moment avec l’enfant », décrit Charlotte Darcy.

Des parents enthousiastes et convaincus

Quant aux parents, informés dès le premier instant du projet d’établissement particulier de la crèche, lors de l’inscription et de la première visite, ils sont plutôt enthousiastes et sereins. Par l’hôpital tout proche, certains parents qui exercent dans le corps médical sont très ouverts, « trouvent cela fantastique et ne voient pas quel pourrait être le problème ».  D’autres arrivent dans cette microcrèche par le « bouche-à-oreille ». Ils viennent chercher une valeur ajoutée, une véritable qualité d’accueil, touchés par cette démarche et heureux de participer à un projet qui a du sens. « Notre crèche est située dans un quartier qui compte cinq autres crèches dont trois privées, explique Charlotte Darcy. Les parents font manifestement le choix de venir chez nous ».

Aujourd’hui, Crèches Tournesol est devenu un petit réseau de quatre microcrèches rennaises qui embauche une trentaine de personnes, ce qui représente bien sûr moins d’ETP ! La dernière en date a ouvert fin septembre 2025 et cherche encore à recruter…

En savoir plus sur l’agrément Entreprise adaptée 

Une entreprise adaptée est une entreprise du milieu ordinaire qui a la spécificité d’employer au moins 55% de travailleurs handicapés parmi ses effectifs. Elle peut être créé par un organisme public ou privé. Elle a vocation à « soutenir l’identification ou la consolidation d’un projet professionnel du salarié handicapé et d’accompagner la réalisation de ce projet », indique le Ministère. À cet effet, elle déploie une stratégie d’accompagnement et de médiation destinée à favoriser la réalisation du projet professionnel de ses salariés, la valorisation de leurs compétences et leur mobilité au sein de l’entreprise adaptée elle-même ou vers d’autres entreprises.

Pour être agréée entreprise adaptée, la structure doit signer un contrat d’objectifs et de moyens (CPOM) d’une durée maximale de 5 ans. Celui-ci stipule les aides accordées par l’État qui visent à compenser les conséquences du handicap et à soutenir les actions engagées liées à l’emploi des travailleurs handicapés. 

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Laurence Yème

PUBLIÉ LE 22 janvier 2026

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