De l’industrie à la petite enfance : Audrey est devenue EJE à 43 ans
Après avoir travaillé pendant près de 20 ans dans l’industrie, Audrey Gerthoffer a opéré un virage à 180 degrés : elle est devenue éducatrice de jeunes enfants (EJE). Elle exerce désormais dans une crèche à mi-temps tout en poursuivant des études.
Durant près de vingt ans, Audrey a exercé dans l’industrie. Elle a d’abord obtenu un DUT en génie mécanique et productique, puis une licence en management de la production et de la qualité. Elle a commencé comme technicienne, puis est devenue responsable qualité, et enfin responsable sécurité environnement. Un univers pour le moins éloigné de la petite enfance. Son envie de changement a émergé après la naissance de ses enfants.
La maternité l’a poussée à se questionner sur l’éducation et le développement de l’enfant. Au printemps 2021, elle profite de ses congés pour s’inscrire à une formation d’assistante Montessori. Un premier pas, une sorte de test pour voir si ce domaine lui correspond vraiment. Cette formation l’a conforté dans son choix de changer de vie. « J’ai profité d’un plan de licenciement pour quitter mon emploi et financer ma reconversion », explique-t-elle. En septembre 2021, elle s’engage dans les trois années de formation d’éducatrice de jeunes enfants.
Dans la peau d’une étudiante, à plus de 40 ans
Reprendre des études à plus de 40 ans n’a pas été sans défis. « Quand on a travaillé, surtout à des postes à responsabilité, se remettre dans la peau d’un stagiaire n’est pas facile. Il faut beaucoup d’humilité », avoue-t-elle. Audrey évoque le regard parfois méfiant de certains professionnels. « On peut se retrouver face à des personnes qui vont s’imaginer que vous êtes là pour leur prendre leur poste. Il y a forcément des interrogations sur votre profil. Cela nécessite de trouver la bonne posture et de s’adapter. » La jeune femme a dû déconstruire ses habitudes issues du milieu industriel pour adopter une communication adaptée au social. « Trois années d’étude, ce n’était pas de trop pour réussir ce travail-là », confie-t-elle.
Malgré cela, elle est tout de suite passionnée par ce nouvel univers. Elle trouve d’abord naturellement sa place dans sa promotion. « Peut-être parce que j’ai toujours 20 ans dans ma tête, plaisante-t-elle. Je tiens ça de ma maman. » Audrey effectue plusieurs stages, en crèche, mais aussi en IME, auprès d’enfants plus âgés présentant des troubles du développement. Cette expérience lui ouvre la réflexion sur l’usage possible de Montessori dans ce type de contexte. Son dernier stage est plus difficile : la relation avec sa tutrice se révèle très compliquée. « Je suis quelqu’un d’assez costaud, mais là, j’ai connu une situation très complexe, constate-t-elle. J’étais sur le point de tout jeter à l’eau. » Mais elle persévère et décroche son diplôme en 2024.
Ses débuts prometteurs en crèche
À sa sortie de formation, la jeune diplômée est recrutée dans une structure associative accueillant à la fois des enfants de 0 à 3 ans (45 berceaux) et un jardin d’enfants jusqu’à 6 ans (45 places). Elle y travaille aujourd’hui à mi-temps. Ses premiers mois sur le terrain sont plus qu’ enrichissants. « Je rentrais chez moi avec presque les larmes aux yeux tellement j’étais tellement heureuse de travailler avec cette équipe. ». Audrey ne tarit pas d’éloges sur sa directrice, une femme « formidable ». Elle ajoute : « Je suis vraiment bien aujourd’hui à mon poste. Bien sûr, il y a des jours qui ne sont pas faciles, où l’on se demande comment donner aux enfants tout le soutien et le réconfort dont ils ont besoin. On se pose beaucoup de questions… Mais je sais que nous sommes une super équipe : quand l’une n’est pas en forme, les autres prennent le relais. »
Son quotidien est celui d’une EJE de terrain : accueil des enfants et des familles, repas, animations, observations. Mais elle met aussi à profit sa formation pour amener l’équipe à réfléchir collectivement : « Dès qu’une question se pose, je propose qu’on travaille avec une grille d’observation et qu’on croise nos regards. J’essaie d’apporter une réflexion supplémentaire, et quand une situation particulière se présente, je suggère parfois de l’aborder sous un autre angle. Parce que la première réaction n’est pas toujours la bonne. »
Se former, encore et toujours
En parallèle, Audrey prépare un master en ingénierie et conseil en formation, d’où son travail en crèche à mi-temps. « L’an dernier, ça a été difficile de trouver le rythme : jongler entre le travail et les études demande de savoir vraiment couper, passer de l’un à l’autre, observe-t-elle. J’ai mis du temps à m’adapter. Mais finalement, je trouve ça moins lourd que la formation d’éducatrice, qui m’avait demandé un investissement phénoménal, sans pause, sans vacances, puisque même pendant les vacances, il fallait préparer les dossiers. » Avec ce nouveau métier, l’EJE reconnaît gagner moins qu’auparavant, tout en travaillant plus.
Cette reconversion, comme elle l’explique, est aussi un choix de couple. « Même si c’était mon projet, mon mari m’a donné carte blanche en me disant : “vas-y, tu as raison”. Parfois, il est presque un peu jaloux, car il aimerait aussi réfléchir à son propre quotidien professionnel, mais il me soutient énormément. Il a pris davantage de choses en charge à la maison pour compenser mon temps de travail qui a augmenté. »
Toujours garder un pied sur le terrain
Avec ce nouveau cursus, Audrey a un objectif clair : développer la formation dans le champ de la petite enfance. « Je veux pouvoir donner aux professionnels les outils pour enrichir leurs pratiques », explique-t-elle. Mais elle compte poursuivre en parallèle son expérience sur le terrain, car comme elle le dit, elle reste « une jeune diplômée ». Et pour pouvoir former les professionnels, « il faut aussi leur apporter des expériences concrètes, et le concret, c’est le quotidien avec les enfants. »
En parallèle, Audrey s’investit pour son métier. Elle a adhéré au SNPPE et à la FNEJE. Pour elle, exercer ce métier va de pair avec l’engagement collectif en faveur de la qualité d’accueil. « On ne peut pas laisser la petite enfance sans considération politique », insiste-t-elle. « Et on ne peut pas non plus créer des diplômes sans avoir fait une réelle concertation avec les besoins du terrain. » Une allusion à peine voilée à la réforme des diplômes du travail social qui suscite bien des mécontentements.
Candice Satara
PUBLIÉ LE 23 septembre 2025