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Etude : le rôle essentiel des modes d’accueil formel pour réduire les inégalités de développement

Dans son dernier numéro (Collection Etudes et Recherche), la revue e-ssentiel de la Cnaf propose une synthèse d’un dossier d’étude rédigé par le Laboratoire interdisciplinaire d’évaluation des politiques publiques (Liepp) intitulé « Revue de littérature sur les politiques d’accompagnement au développement des capacités des jeunes enfants ». Cette recherche, qui s’est basée sur des études scientifiques internationales, montre notamment les effets positifs des modes d’accueil formel sur le développement des enfants, leur rôle sur la réduction des inégalités socio-économiques et met également en avant les importantes inégalités sociales d’accès à ces modes d’accueil en France.

Les premières années de la vie, fondamentales pour le développement futur

Avant de se pencher sur les modes d’accueil formel et leur impact sur les jeunes enfants, le travail de Laudine Carbuccia et Carlo Barone, les principaux auteurs du dossier d’étude, met en lumière les compétences essentielles que les tout-petits développent au cours de leurs premières années de vie : les compétences langagières, pré-mathématiques, socio-comportementales et motrices. Et celles-ci sont très importantes pour les apprentissages futurs, comme le souligne Catherine Collombet, sous-directrice chargée des relations internationales à la Cnaf et conseillère scientifique au HCFEA : « Le travail de Laudine Carbuccia et Carlo Barone mettait bien en évidence que l’acquisition de ces compétences se faisait de manière interactive entre les différentes sphères de développement et surtout de manière cumulative c’est-à-dire que tout ce que l’enfant développe dans ses premières années va être un socle pour ses apprentissages futurs. »

Et poursuit : « Il mettait aussi en évidence que le développement de ces compétences n’était pas du tout indépendant des conditions de vie des enfants et qu’il était notamment fortement impacté par la pauvreté. De fait ces compétences fondamentales étaient inégalement développées selon les enfants et selon leur milieu socio-économique. » Et un des leviers identifiés permettant d’agir sur la réduction des inégalités de développement est la fréquentation d’un mode d’accueil formel.

L’impact positif des modes d’accueil formel

La revue de littérature de travaux internationaux effectuée par Laudine Carbuccia et Carlo Barone permet de montrer que l’accueil par une assistante maternelle ou dans une crèche a pour effet de réduire les inégalités de développement entre les enfants. Sont particulièrement concernés le développement du langage et les capacités pré-mathématiques.

« Les effets sur les capacités socio-comportementales et le bien-être des enfants sont aussi positifs, même pour un accueil avant l’âge d’un an, à condition que le mode d’attachement parent-enfant soit déjà sécurisé et que la qualité des modes d’accueil soit élevée », peut-on lire dans l’e-ssentiel. Les auteurs notent également que les recherches internationales sur le nombre d’heures à partir duquel l’impact devient positif n’aboutissent pas aux mêmes conclusions. Toutefois, selon l’Étude longitudinale française depuis l’enfance (Elfe), les bénéfices seraient visibles dès une prise en charge à temps partiel. « Au-delà de ces effets d’ordre général sur le développement des enfants, la fréquentation des modes d’accueil aurait des effets bénéfiques plus forts chez les enfants défavorisés dont les conditions socio-économiques sont moins favorables d’où un effet égalisateur important des modes d’accueil », précise Catherine Collombet. Mais la condition sine qua none à tous ces bénéfices : la qualité de l’accueil.

La qualité d’accueil indispensable mais complexe à mesurer

Si l’effet positif des modes d’accueil formel sur le développement des enfants est certain, il n’en demeure pas moins qu’il est dépendant de la qualité d’accueil. Mais qu’entend-on par qualité ? Comment peut-on la mesurer ? Catherine Collombet explique à ce sujet : « Les différentes études internationales montrent que la qualité des modes d’accueil est une notion complexe qui mêle à la fois des éléments structurels appréhendés de longue date en France, qui sont très normés comme les ratios d’encadrement, la qualification et la formation continue des professionnels et des éléments liés au processus, c’est-à-dire à la qualité des interactions entre les professionnels et les enfants, entre les enfants eux-mêmes et au fait que ces interactions soient suffisamment chaleureuses, soutenantes pour le bien-être de l’enfant et pour ses apprentissages. » Or, selon Catherine Collombet, en France, « si on a une vision assez claire du niveau de qualité structurelle de nos modes d’accueil parce que c’est normé depuis longtemps, on a peut-être une moins bonne vision de leur qualité procédurale, qui est une notion moins facile à appréhender ». Elle conclut toutefois sur ce point que l’« on peut estimer que la qualité globale est bonne en France. »

Le cas spécifique de l’accueil individuel

Les auteurs du dossier d’étude ne manquent pas de souligner la quasi absence d’études relatives aux effets liés à l’accueil par les assistantes maternelles. « C’est un mode d’accueil assez atypique en tout cas tel qu’on le connaît en France. En Europe, la France est le seul pays où il est majoritaire. En réalité, c’est un mode d’accueil qui est souvent présent mais qui apparaît en appoint aux modes d’accueil collectif. C’est pour cela que l’on manque un peu de travaux spécifiques », indique Catherine Collombet. Des études provenant de pays anglo-saxons peuvent tout de même apporter quelques indications, tout en étant prudent et en gardant à l’esprit, comme elle le fait remarquer, que sur ces territoires ce mode d’accueil n’est pas réglementé avec les mêmes exigences qu’en France. « Ce que l’on sait, c’est que les modes d’accueil collectif et individuel ont des caractéristiques structurelles différentes et donc susceptibles d’apporter des éléments différents aux enfants. Par exemple, les modes d’accueil collectifs sont plus exigeants en termes de qualification et de formation des professionnels ce qui est notamment plutôt favorable aux acquisitions cognitives et langagières », explique Catherine Collombet. Elle ajoute : « Les modes d’accueil individuel ont, quant à eux, une taille de groupe plus bénéfique. C’est un mode d’accueil également moins sujet au turnover, ce qui est plutôt favorable à l’attachement de l’enfant à une personne référente et cela a des conséquences assez positives sur ses compétences socio-comportementales. Alors que les effets des modes d’accueil collectif sont parfois un peu compliqués sur ces aspects de compétences. »

« Le paradoxe français » : des modes d’accueil formel bien développés mais de fortes inégalités d’accès

A la lecture de la littérature internationale, les auteurs du dossier d’étude relèvent un « paradoxe français ». Concrètement, il apparaît que la France, parmi les pays de l’OCDE, est bien placée en termes d’accueil formel du jeune enfant de moins de trois ans. Pour autant, c’est un des pays dans lequel il y a le plus d’inégalités sociales d’accès à ces modes d’accueil.

« En France, cela s’explique non tant par un taux particulièrement faible d’accès pour les enfants des familles défavorisées que par un taux d’accès particulièrement élevé par les enfants de familles les plus favorisées. Et, en conséquence, ce sont les enfants qui ont moins besoin pour leur développement des modes d’accueil qui en ont l’accès le plus facile. Et au contraire les enfants de familles défavorisées ont comparativement moins de facilité d’accès à ces modes d’accueil », précise Catherine Collombet. A noter que ces inégalités sociales d’accès sont « quasi universelles », et selon les pays, elles sont plus ou moins fortes. Les différentes études internationales sur ce point permettent de dégager plusieurs barrières telles que financières, notamment dans le cadre d’un accueil par une assistante maternelle où le reste à charge est plus important que pour l’accueil en EAJE. Mais il y en a beaucoup d’autres : « On a eu aussi en France une longue tradition de priorité des modes d’accueil pour les familles bi-actives et cela peut demeurer comme une norme intériorisée par les familles, qui font qu’elles ne s’autorisent pas forcément à demander un mode d’accueil », complète Catherine Collombet. Et continue : « Il peut aussi y avoir un manque d’information sur l’accessibilité des modes d’accueil ou encore des freins de nature administrative qui peuvent expliquer ce non recours. » En conclusion, il est suggéré une analyse poussée de ces différents freins, qui pourrait contribuer à réduire les inégalités d’accès aux modes d’accueil formel via des politiques publiques adaptées.

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Laurence Yème

PUBLIÉ LE 04 avril 2022

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