Guyane : trois assistantes maternelles dénoncent des dysfonctionnements dans les procédures d’agréments
Depuis plusieurs mois, l’UNSA ProAssmat & Assfam est alertée par des assistantes maternelles installées en Guyane, principalement sur le secteur de Cayenne, sur des dysfonctionnements récurrents dans les procédures d’agrément. Trois professionnelles ont accepté de témoigner, sous couvert d’anonymat, par crainte de répercussions sur leurs situations professionnelles déjà inconfortables.
Sonia est assistante maternelle depuis dix ans. Lorsqu’elle arrive en Guyane le 1ᵉʳ août 2024, à la suite de la mutation professionnelle de son conjoint, elle pense pouvoir reprendre rapidement son activité. Mais un an plus tard, elle n’a toujours pas pu travailler comme assistante maternelle. Pourtant, elle a accompli toutes les démarches trés sérieusement. Dès son arrivée, elle contacte la PMI de Cayenne. Son agrément n’étant plus valide, elle doit recommencer l’ensemble de la procédure : réunion d’information, dépôt de dossier, contrôles et formation. Elle dépose son dossier d’agrément en octobre 2024. Mais très rapidement, des dysfonctionnements apparaissent : absence de récépissé dans les délais légaux ; demande répétée de documents déjà fournis ; blocage du dossier pour un vaccin non reporté sur le carnet de santé, malgré des analyses médicales satisfaisantes. À sa demande, elle fournit une attestation médicale complémentaire afin de débloquer la situation. Le récépissé ne lui sera transmis que plusieurs mois plus tard, entre février et avril 2025.
Des délais excessifs
Parallèlement, Sonia est informée de l’existence d’une formation prévue début 2025. Il lui est indiqué que, compte tenu de son expérience, elle bénéficierait d’une formation « express », plus courte que la formation initiale classique. Par crainte qu’aucune autre session ne soit proposée, elle se dit prête à suivre la formation complète de janvier 2025. Une puéricultrice se rend finalement au domicile de Sonia. Son logement est validé et un agrément pour quatre enfants est délivré. Cependant, l’attestation comporte une erreur d’adresse, la domiciliant dans une autre commune. « Cette erreur rend le document inutilisable. Il faudra près de deux mois supplémentaires pour obtenir une attestation corrigée », soupire l’assistante maternelle. Pendant ce temps, d’autres professionnelles, ayant déposé leur dossier après elle, commencent à travailler.
De son côté, Elodie, assistante maternelle expérimentée, arrive en Guyane en juillet 2025. Avant même son arrivée, elle prend contact par écrit avec la PMI, consciente des difficultés signalées localement. La visite à domicile a lieu plus d’un mois après son arrivée.
Des exigences locales abusives lors des contrôles PMI
Son logement est inspecté sous tous les angles. La puéricultrice mesure toutes les pièces, alors qu’aucun texte réglementaire ne prévoit cette pratique. « Lorsque j’ai demandé pourquoi, elle m’a répondu qu’elle appliquait simplement ce qu’on lui demandait. » Quelques semaines après la première visite, la puéricultrice revient à son domicile, accompagnée du chef de service de la PMI cette fois. C’est à ce moment-là que les exigences commencent à devenir incohérentes et contradictoires. « Il m’a dit que ma barrière de cuisine était refusée, au motif qu’en Guyane, une barrière devrait mesurer 1,20 mètre et que c’était inscrit dans un livret. Il m’a clairement fait comprendre que sans barrière conforme à leurs exigences locales, il n’y aurait pas d’agrément. » Elodie a donc installé une barrière de crèche professionnelle, qui a malgré tout été refusée. « Il m’a alors proposé une solution absurde : tendre un fil avec une toile cirée pour matérialiser un passage infranchissable. J’ai accepté, uniquement pour obtenir mon agrément, tout en précisant que je ne laisserais jamais un dispositif dangereux ou non professionnel en place avec des enfants. Son agrément ne sera délivré que le 17 octobre, par mail, soit au-delà des délais réglementaires, fixé à trois mois maximum.
Hélène, qui est également arrivée en Guyane en juillet 2025, rapporte des exigences similaires : obligation de clôturer la cuisine avec une barrière d’environ 1,40 m, difficile à trouver localement, alors qu’aucun texte n’interdit l’accès à la cuisine. Un document interne lui est transmis indiquant qu’« en Guyane, la cuisine doit être clôturée ». Lors de la visite de la PMI, il a aussi été demandé à l’assistante maternelle d’attacher son chien dans le jardin, alors que les enfants n’ont pas accès au jardin et que la porte est fermée. « Mon chien n’est pas en contact avec les enfants. Je n’ai pas à l’attacher toute la journée. » Et récemment, la PMI lui a demandé, dans le cadre de son renouvellement, une lettre de motivation à adresser au Président de la Collectivité Territoriale de Guyane ainsi que des examens médicaux qui ne sont pas demandés en métropole.
Des règles changeantes et contradictoires sur les espaces de sommeil
Un autre point relevé par nos témoins concerne les espaces de sommeil. Les exigences ont évolué à plusieurs reprises, parfois à quelques jours d’intervalle, raconte Elodie. L’utilisation de la chambre parentale a d’abord été interdite. Puis celle de la chambre d’un adolescent de plus de 15 ans a été refusée. Enfin, la même pièce a été autorisée, mais uniquement à la condition que les quatre enfants dorment dans la même chambre. « Aucun texte réglementaire n’a jamais été fourni, malgré les demandes répétées, observe-t-elle. On me répondait qu’un « livret petite enfance » allait sortir plus tard, sans jamais m’en transmettre le contenu. » Hélène a vécu une situation similaire. « On m’a indiqué que les enfants ne pouvaient pas dormir dans la chambre parentale, ni dans la chambre de mes enfants. J’ai donc dû réorganiser complètement la maison. Avec mon conjoint, nous avons mis nos deux enfants dans la même chambre et transformé l’autre chambre en salle de jeux. Mes enfants ont 9 et 12 ans. » La PMI a pourtant ensuite autorisé l’installation de lits parapluie dans cette chambre, au motif que les enfants du foyer ne l’occupent que la nuit.
Des mentions et restrictions d’agrément contraires aux textes
Elodie a obtenu un agrément pour quatre enfants, mais avec des mentions devenues obsolètes, notamment la distinction marcheur / non-marcheur, supprimée par décret. Lorsqu’elle le signale, la réponse est sans équivoque : « Ici, c’est comme ça en Guyane. ». Hélène, a dû attendre le mois de novembre pour pouvoir recommencer à travailler. « On m’a indiqué que je pouvais commencer à partir du 24 novembre. J’ai accueilli un premier enfant à cette date, alors que je n’avais toujours pas reçu mon attestation. », témoigne-t-elle. Lorsqu’elle reçoit son agrément quelques jours plus tard, elle découvre qu’il est modifié sans explication claire. « En métropole, j’étais agréée pour quatre enfants de moins de 11 ans. En Guyane, je suis passée à trois enfants. Peut-être que c’est lié à la superficie du logement, je ne sais pas. » Il lui est simplement indiqué que l’agrément pourrait repasser à quatre lors du renouvellement. L’assistante maternelle préfère faire profil bas, même si cette restriction entraîne une perte de revenus immédiate.
Des conséquences humaines et professionnelles
La situation est plus compliquée pour Sonia. Faute de revenus, elle accepte un emploi en crèche en janvier 2025, tout en restant en attente de la formation assistante maternelle. En juillet 2025, elle reçoit enfin un mail annonçant une formation prévue en septembre. « Soulagée, je ne renouvelle pas mon contrat en crèche, convaincue que je pourrais enfin exercer comme prévu », confie-t-elle. Elle commence à répondre favorablement aux demandes de familles et réserve même une place pour un nourrisson à partir de novembre.
Mais en septembre, sans aucune information préalable, elle apprend que la formation est annulée. Elle se retrouve sans emploi, sans formation et sans solution. Ses mails resteront sans réponse. Après plus d’un an de démarches, de promesses non tenues et de pertes financières, Sonia et sa famille prennent la décision de rentrer en métropole. Son mari a demandé un retour anticipé qui a été accepté. « La vie est trop chère ici pour rester sans revenus. ». L’assistante maternelle ne cache pas sa déception.« On laisse les professionnelles aller jusqu’au bout des démarches, investir de l’argent, sans leur donner les moyens de travailler. Pourquoi continuer à faire des réunions d’informations, si vous êtes dans l’incapacité de programmer des formations initiales ou autres ? » La situation de Sonia n’est pas un cas isolé. Sur la commune de Saint-Laurent-du-Maroni, une dizaine de personnes déjà agrées attend toujours une formation obligatoire pour exercer la profession d’assistante maternelle.
Une dérive locale « complètement hallucinante »
À noter que les difficultés ne se limitent pas aux règles d’accueil au domicile. Le RPE a demandé à Elodie des documents qui ne sont pas légalement exigibles, comme les carnets de vaccination des enfants accueillis ou l’ensemble de ses vaccins personnels, hors fièvre jaune. « Là encore, lorsque j’ai demandé les textes, on m’a répondu : “Ici, c’est comme ça. Si ça ne vous convient pas, vous ne venez pas”. » Audrey Besnard-Lescène, Secrétaire générale de l’UNSA ProAssmat &Assfam dénonce une dérive locale « complètement hallucinante » et « inadmissible », elle a prévu de se rendre sur place en mars et a demandé une audience au Conseil départemental. Selon elle, ces exigences imposées sur le secteur de Cayenne — barrière « d’un mètre vingt » pour séparer la cuisine du salon, consignes de couchage ou demandes de documents pour accéder au RPE — sont imposées comme des « règles locales », sans base réglementaire claire. Elle évoque un « climat de pression » qui décourage les professionnelles.
Ces dysfonctionnements ne sont pas une surprise pour Ronan L’hourre, assistant maternel, représentant FGTA-FO Emplois de la famille en Guyane : « Il y a un vrai manque de moyens, témoigne-t-il. Les professionnels partent à la retraite et ne sont pas remplacés, donc les services ont du mal à organiser les formations, les réunions d’information et même les visites d’agrément. Les services sont un peu canards boiteux. » Selon lui, ces dysfonctionnements relèvent également d’un manque de pilotage et de coordination. Il raconte que, par exemple, lors d’une commission, les services eux-mêmes n’étaient pas informés de l’entrée en vigueur de l’attestation d’honorabilité en Outre-mer, alors qu’elle était déjà obligatoire.
Vers une harmonisation des pratiques des PMI
Tous ces témoignages mettent en lumière des dysfonctionnements persistants et des pratiques locales parfois éloignées du cadre réglementaire national. L’administration a pris la mesure de ces enjeux et engagé un travail d’harmonisation des pratiques des services de PMI, avec la diffusion récente de premières fiches pratiques par la DGCS, consacrées aux réunions d’information et aux décisions d’agrément. Pour Ronan L’Hourre, cette initiative va dans le bon sens : « C’est très bien pour le métier. Cela va permettre d’uniformiser les pratiques des PMI à partir du cadre général du référentiel national et de limiter certains abus de pouvoir. » Reste à savoir si cela sera suffisant.
Nous avons pris contact avec les services de la PMI et la Collectivité territoriale de Guyane dans le cadre de nos travaux sur l’accueil individuel, afin d’évoquer ces problématiques. À ce stade, nous n’avons eu aucun retour suite à nos sollicitations, c’est pourquoi nous publions les témoignages en l’état. Néanmoins, la situation ne semble pas en passe de s’améliorer. Ronan L’Hourre nous a indiqué que les assistants familiaux et les assistantes maternelles ont introduit des réclamations en ouverture de la Commission Consultative Paritaire Départementale (CCPD) le 7 janvier pour « maltraitance » des services de la PMI et ASE, pratiques managériales ou organisationnelles qui bafouent les droits et les intérêts des professionnelles, politiques de la CTG inadaptées et obsolètes en matière de protection de l’enfance et petite enfance.
Mise à jour
Suite à notre article et aux nombreux dysfonctionnements remontés, le 26 janvier 2026, le syndicat FO a déposé une motion d’alerte auprès du Président de la CTG afin de dénoncer la dégradation des conditions d’exercice de la profession et les nombreux dysfonctionnements liés aux agréments, aux formations et aux pratiques de la PMI. « (…) la profession demande expressément au Président de la CTG, d’uniformiser et d’harmoniser les pratiques des services de la PMI à partir du cadre général du référentiel national et de la réglementation en vigueur, de limiter certains abus de pouvoir sur le territoire.», indique le texte.
La lecture de notre juriste
Juriste spécialisée en petite enfance, Géraldine Chapurlat (voir ses chroniques) rappelle que les critères matériels d’agrément, définis par le décret de 2012, restent volontairement généraux, laissant place à des interprétations variables selon les territoires. Cette marge d’appréciation peut conduire à un durcissement local des exigences de sécurité. Concernant la formation, le droit est clair : elle doit être proposée dans les six mois suivant un dossier complet. Passé ce délai, l’assistante maternelle peut légalement exercer, le retard relevant de la responsabilité des collectivités chargées de l’organisation des formations.
Candice Satara
PUBLIÉ LE 20 janvier 2026
MIS À JOUR LE 26 janvier 2026