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Opération « crèches mortes » : des éléments de langage « bien » relayés par la presse

Les quatre fédérations du secteur privé lucratif ont appelé leurs adhérents à participer à l’opération « crèches mortes » ce lundi pour protester contre le décret visant à renforcer la qualité d’accueil dans les micro-crèches. Comment la presse – notamment locale – sollicitée par les gestionnaires a -t-elle couvert la mobilisation ? Panorama non exhaustif.

De nombreuses crèches et micro-crèches du secteur privé lucratif ont fermé leurs établissements à 16 heures ce 3 février pour protester contre le futur décret relatif au renforcement de la qualité d’accueil dans les micro-crèches. C’est l’opération « crèches mortes » organisée par les principales fédérations du secteur (FFEC, Fedesap, Fesp et REMi). Une opération nationale de grande ampleur, relayée , avec peu de recul, par la presse locale. Et même parfois nationale !

Il faut dire que le terrain avait été minutieusement préparé depuis de plusieurs semaines. Après un communiqué incendiaire en décembre dernier, le secteur privé a dégainé deux pétitions alarmistes le 10 janvier. Alarmistes, mais bien diffusées, puisqu’à ce jour, elles réunissent à elles deux 38 685 signatures. Parallèlement, les fédérations ont mené un travail de lobbying intensif en encourageant leurs adhérents à écrire aux élus locaux pour manifester leurs inquiétudes. Dans leur ligne de mire également, la proposition de loi de Céline Hervieu, adoptée par l’Assemblée nationale le 24 janvier, qui appelle à réguler le financement des entreprises de crèches.

L’objectif in fine ? Faire pression contre le gouvernement pour que le décret ne soit pas publié tel que et donne lieu à « une concertation » et interpeller le Sénat pour qu’il retoque ou amende la PPL. La ministre, de son côté, a répliqué en écrivant aux présidents des grandes associations d’élus (AMF, France Urbaine, AMRF etc.).

Une communication monocorde bien orchestrée

Ce 3 février, jour de l’opération « crèches mortes », la presse locale a repris les éléments de langage que les fédérations ont fourni à leurs adhérents. Peu de nuances. Vocabulaire parfois outrancier. Approximations en série. Et quelques perles qui feraient sourire si elles ne signalaient pas une mauvaise compréhension du dossier. (voir ci-dessous) Les micro-crèches du Calvados vent debout contre un projet de réforme, titre Ouest France, mais quand on lit l’article, il est précisé qu’il s’agit des micro-crèches Madou qui « se mobilisent pour défendre la qualité d’accueil et la survie des crèches ». Un raccourci un peu rapide. Sur l’Actu Ile de France, on retrouve ce terme de « survie ». 80 000 places et 35 000 emplois menacés : en Seine-et-Marne, les crèches se mobilisent pour leur survie. Cynthia Tavenard, gérante de la micro-crèche la Casa de Cassie, située à Saint-Marcellin-en-Forez, partage également ses inquiétudes au Progrès. À la question « Votre micro -crèche est-elle en danger de fermeture ? » La réponse est claire. « C’est fort probable. Déjà, nous aurions du mal à recruter. En plus, comme il y a une pénurie de salariés avec ce diplôme, les salaires seraient plus élevés. Sans compter que si nous devons licencier une partie de notre personnel, il faudra les indemniser (…) ».

Craignant les conséquences de la proposition de loi de Céline Hervieu, le maire de Vendelles a interpellé le gouvernement, annonce L’Aisne Nouvelle.

Avec cette campagne, les gestionnaires du secteur privé lucratif souhaitaient aussi sensibiliser leurs adhérents et le grand public au sort des titulaires du CAP AEPE et les victimiser au passage. « Ce projet de décret consiste à dévaloriser nos CAP petite enfance qui ont de réelles compétences pour accompagner les enfants et les familles au quotidien, sans compter que si la réforme est votée, les familles pourraient payer plus cher le prix de l’accueil de leurs enfants », témoigne Anaïs Voisard, responsable de deux micro-crèches à Beaucour auprès de France Bleu.

De coupables approximations et quelques grossières erreurs

Les gestionnaires embarqués dans l’opération «  crèches mortes »  n’ont-ils pas été clairs ? Volontairement un tantinet mensongers ? Nos confrères, connaissant mal le secteur, se sont-ils fait manipuler ? A lire les déclarations totalement erronées de plusieurs gestionnaires interrogés dans la presse, il semblerait que certains d’entre eux n’aient pas tout à fait compris les tenants et les aboutissants du projet de décret.

« Le gouvernement envisagerait en effet d’interdire aux structures privées d’employer des personnes diplômées d’un CAP petite enfance pour les réserver au service public, écrit l’Actu Ile de France. « Le diplôme, demain, ne compterait plus pour les administrations », renchérit Loïc Haincaud, gestionnaire des crèches Jules et Valentin, interrogé par le média local. Sur l’Actu Normandie, un autre gestionnaire s’inquiétant des nouvelles qualifications demandées déclare : « Pour faire simple, un nouveau décret va nous conduire à demander à nos personnels, et notamment à nos responsables de crèche, de faire davantage de tâches administratives plutôt que de s’occuper des enfants ». Il ajoute « Je souhaite que l’infirmière qu’on embauche fasse son métier plutôt que de l’administratif, par exemple. »

On monte encore d’un cran avec Le Bien Public qui carrément inverse les ratios dans la citation d’une gestionnaire : « Un décret prévoit d’imposer 60 % de personnel en catégorie 1, c’est-à-dire des éducatrices jeunes enfants (EJE) ou auxiliaires de puériculture, et seulement 40 % de CAP petite enfance, alors que, jusqu’ici, c’était l’inverse ».

Autant d’approximations et d’erreurs qui alimentent une vision apocalyptique du secteur avec d’un côté les pauvres gestionnaires du privé et de l’autre le méchant gouvernement. Sur LinkedIn les adhérents ont fait le job avec des posts très militants, mettant en avant « leurs » professionnels. Comment ne pas citer ce magnifique amalgame (retiré depuis) qui commençait ainsi . « Nous ne pouvons accepter le projet de décret du gouvernement de Mme Céline Hervieu ». Suivait une longue liste de récriminations à la précision et l’exactitude toute relative.

Candice Satara

PUBLIÉ LE 03 février 2025

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