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Table ronde 1. La pénurie des professionnels et l’attractivité des métiers

Des départs en retraite massifs à venir du côté de l’accueil individuel, des professionnels de terrain épuisés, démotivés et un secteur peu attractif qui peine à séduire les nouvelles générations… bref la Petite Enfance connaît une crise du recrutement sans précédent. Constat, raisons de cette pénurie, remèdes à court, moyen et long terme : retour sur les trois temps de cette première table ronde. Avec Agnès Blondeau, conseillère enfance jeunesse à la Fehap ; Julie Doye, directrice nationale enfance de Vyv3 à la FNMF ; Véronique Escames, co-secrétaire générale du SNPPE ; Elisabeth Laithier, présidente du Comité de filière petite enfance ; Guillaume Roussier, responsable du pôle petite enfance de la Cnaf ; Fanny Schosseler, fondatrice et dirigeante des crèches Nursea, co-présidente du REMi et Steven Vasselin, élu petite enfance de Lyon.

Comité de filière Petite Enfance : 3 cycles de travail en 2022

Elisabeth Laithier, la présidente du Comité de filière Petite Enfance, a été la première à s’exprimer. Elle a tenu à rappeler que tous les modes d’accueil, individuel comme collectif, sont au centre des réflexions du Comité de filière. Et que c’est un organe consultatif et non pas décisionnaire. Elle a donné des précisions quant aux travaux du Comité de filière. L’année 2022 comprend trois cycles, le troisième ayant commencé le 15 septembre dernier. Si le premier cycle avait pour objectif pour les membres d’apprendre à se connaître et à œuvrer ensemble, le deuxième a permis d’entrer dans le vif du sujet afin d’ « objectiver la situation pour permettre d’avoir une visibilité très concrète, pratique, technique, de l’état de la situation des professionnels dans toute la France ». Pour ce faire, la Cnaf a mené une enquête permettant d’aboutir à une cartographie très précise des besoins. Deux autres études, dont les résultats seront bientôt portés à la connaissance des membres du Comité de filière, sont en cours : l’une sur les rémunérations et les droits sociaux de l’ensemble des professionnels de la petite enfance en France et l’autre, un benchmark sur les rémunérations dans les pays européens.

Autres temps forts du cycle 2 : la grande campagne nationale de promotion des métiers de la petite enfance actée par l’Etat et l’Observatoire de la qualité de vie au travail. Concernant ce dernier point, le Comité de filière a reçu la semaine dernière l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail (Anact) qui a donné une feuille de route jusqu’à juin 2023. Pour le cycle trois, « 4 pistes de travail : mobiliser les PMI, les rectorats, et les régions pour l’ouverture supplémentaire de places en formation initiale via une saisine des comités départementaux des services aux familles (…) Ensuite travailler avec la Direction générale des collectivités locales pour les professionnels qui appartiennent à la fonction publique territoriale. Et travailler à mettre au point et faire démarrer la campagne de promotion et l’observatoire de la qualité de vie au travail », a détaillé Elisabeth Laithier.

Pénurie de professionnels : tous les territoires touchés

Après un rapide tour de table où tous les intervenants se sont accordés à dire que l’instauration du Comité de filière Petite Enfance était une bonne idée, Guillaume Roussier, Responsable du pôle petite enfance à la Cnaf, a présenté les principaux résultats de l’étude réalisée par la Cnaf à la demande du Comité de filière sur la pénurie de professionnels en crèche collective. « Près de la moitié des crèches (48%) déclarent un manque de personnel auprès d’enfants (poste durablement vacant de trois mois ou plus à la date du 1er avril ou une absence longue non remplacée), soit 8 900 postes vacants à la date du 1er avril 2022 », a-t-il expliqué. Avec de fortes différences selon les territoires : Paris et les trois départements de la première couronne parisienne, le Rhône et la Guyane sont ainsi particulièrement impactés. Il a ajouté que « les micro-crèches connaissent des difficultés de recrutement de 10% supérieures au reste de la population des établissements de toutes tailles ». Autre enseignement : « les crèches situées hors métropole, hors grandes villes, ont 25% de chances en moins d’être touchées par un manque de personnel. » La conséquence de ces pénuries de personnel : à la date du 1er avril, plus de 9 500 places sont durablement fermées par les gestionnaires. « Lorsque l’on met en corrélation ces deux données, 8 900 postes vacants et 9 512 places fermées, on voit bien que le nombre de places fermées au regard du nombre de postes durablement vacants n’est pas très important ce qui reflète une forte tension de fonctionnement dans les établissements, ce qui est exactement le type de ressenti qui avait présidé à la création du Comité de filière, et que vient donc conforter cette étude », a-t-il précisé.

Enfin, sans surprise, le diplôme le plus recherché est celui d’auxiliaire de puériculture. Fanny Schosseler, co-présidente du REMi, a insisté pour sa part sur les spécificités des micro-crèches par rapport aux autres structures. « Cette étude nous a mis en difficulté parce que la problématique sur les micro-crèches va au-delà de cette histoire des postes vacants pendant trois mois. Un poste vacant dans une micro-crèche pendant 15 jours c’est déjà la pagaille. Ce « trois mois » était très compliqué et on sait que certains gestionnaires ont considéré que l’accumulation d’absences de courte durée cela faisait trois mois et ont fait remonter ces données-là. Car un poste vacant pendant trois mois en micro-crèche cela ne peut pas exister », a-t-elle signifié. Et de poursuivre : « les exigences de recrutement sont élevées car une erreur de recrutement dans une équipe de 3-4 personnes coûte très cher en qualité, en échange, en dynamique d’équipe ». Or, dans ce contexte de pénurie, « des gestionnaires font des recrutements en partie par défaut parce que fonctionner à 3 sur une équipe de 4 en micro-crèche, c’est impossible. » De son côté, Steven Vasselin, adjoint au maire de Lyon, chargé de la petite enfance, a signalé que la pénurie de professionnels n’était pas qu’un problème de grandes villes. Les communes rurales subissent elles aussi la crise. « Il est donc important que toutes les régions s’emparent du problème », a-t-il ajouté.

Des répercussions sur les professionnels de terrain et les équipes de direction

Du côté de l’accueil collectif, Agnès Blondeau, conseillère enfance et jeunesse à la FEHAP, a souligné que ce manque de personnel entraînait la grande fatigue des professionnels de terrain en poste. Et donc pouvait déboucher sur de l’absentéisme, des arrêts maladies, certains quittant même le secteur. Mais a aussi mis en avant la souffrance des équipes de direction. Même constat de Véronique Escames, co-secrétaire générale du SNPPE, sur les professionnels de terrain : de l’épuisement, de la frustration. « À la fin de la journée, on a l’impression d’avoir fait de la garderie », a-t-elle confié. Car il est difficile d’accueillir un enfant dans de bonnes conditions quand il manque du personnel.

Qu’en est-il de l’accueil individuel ? L’étude de la Cnaf a également porté sur les crèches familiales. Il en ressort que « leurs difficultés de recrutement sont deux fois supérieures à celles des crèches collectives », explique Guillaume Roussier. Par contre, « elles sont plus enclines à fermer des places lorsque des problèmes de recrutement surviennent ». Pour les assistantes maternelles du particulier-employeur, Guillaume Roussier a donné un chiffre : le nombre de professionnelles actives entre 2017 et 2020 a baissé de 13% avec 38 500 pros en moins sur cette période. Julie Doye, directrice nationale enfance de Vyv3, groupe qui gère quelques RPE, a commenté ce chiffre : « le constat de cette baisse, sur certains territoires, c’est sur une année », et non pas sur 4 ans. Et, informe qu’en pratique, c’est surtout lié à des assistantes maternelles qui quittent le métier, qui se réorientent.

Manque de personnels : une pluralité de raisons

Pourquoi une telle pénurie ? Steven Vasselin pointe pour sa part « le rôle crucial des régions ». Pour lui, « le problème n’est plus de créer un canal de discussion (…) il faut s’atteler à la question du financement. » Et il estime que si on n’augmente pas le nombre de places de formation, on ne résoudra jamais la pénurie. Véronique Escames met en avant, quant à elle, des conditions de travail difficiles, une pénibilité pas reconnue et des salaires très bas. La question des rémunérations a été aussi abordée par Fanny Schosseler. Le manque de motivation qui est légitime, selon elle, est notamment associé aux problématiques de salaire. Enfin Julie Doye a indiqué une crise des vocations encore « jamais vue ».

L’arrêté du 29 juillet, une solution à court terme ?

Elisabeth Laithier a précisé que cet arrêté ne faisait pas partie des propositions du Comité de filière. De façon très personnelle, elle a expliqué que vue la situation et comme il encadre l’arrêté de 2000 « avec un certain nombre de verrous », il pourrait peut-être aider. Un point de vue partagé par Fanny Schosseler : s’il est bien utilisé, bien compris par l’ensemble des gestionnaires comme étant un outil de transition, il peut aider. Elle insiste aussi sur le fait que c’est dès le début qu’il faut former ces personnes et ne pas attendre un an. Par ailleurs, selon elle, la formation doit se réaliser en externe et non pas en interne. Et donc pour cela, il faut des budgets de formation. Pour Véronique Escames aussi, l’un des problèmes de cet arrêté, c’est que les professionnels devront former ces non diplômés alors qu’ils sont déjà « à flux tendus ». Elle note aussi que si parmi toutes les nouvelles recrues, il y aura des « perles », d’autres se rendront compte que la petite enfance, ce n’est pas pour elles, ce qui « risque d’entraîner un turn over permanent ».

A Lyon, a affirmé Steven Vasselin, cet arrêté ne sera pas utilisé car il risquerait de « davantage décourager et de générer plus d’absentéisme pour un très maigre gain à court terme ». Et juge « le timing très maladroit de sortir cet arrêté dans la foulée des annonces attendues du ministre pour le Comité de filière pour la pénurie ». « Cela contribue à donner une image d’une volonté de déréguler plutôt que de soutenir et de solutionner », a-t-il continué.

La formation, les salaires, la campagne de promotion des métiers : les pistes de solutions

Outre l’augmentation des places de formation nécessaire, déjà évoquée précédemment, Véronique Escames regrette que la majeure partie des formations soient payantes et souhaiterait qu’elles soient plus accessibles financièrement pour attirer les jeunes. Elisabeth Laithier rejoint la co-secrétaire générale du SNPPE sur ce point et ajoute qu’en plus, bien souvent, les centres de formation sont éloignés des lieux où vivent ces potentiels étudiants. Pour Fanny Schosseler, il conviendrait de revoir la formation des AP et peut-être faire une filière spécifique mode d’accueil. Quant à Julie Doye, elle estime que dans les formations d’EJE, il n’y a pas assez de modules sur la gestion d’équipe et d’établissement. Sur la question des salaires et les annonces du ministre, Agnès Blondeau parle d’un « sentiment de frustration » car « peu de perspectives sur le financement : est-ce que ce sera un financement exclusif de l’Etat ? Les communes devront-elles participer ? ». Et pour Fanny Schosseler, « il faut se pencher sur le Cmg pour les micro-crèches rapidement. »

Concernant la grande campagne de promotion des métiers pour aider à plus long terme sur l’attractivité des métiers, ce qu’elle doit permettre avant tout, selon Steven Vasselin, c’est de changer l’image de ces métiers auprès du grand public. L’image est encore très hygiéniste et « l’aspect éveil, pédagogie, épanouissement, pourtant au cœur de ces formations, est peu visible », déplore-t-il. Il explique aussi qu’au Danemark où 1/3 des pros de la petite enfance sont des hommes, l’image de ces métiers est bien différente parce que ce pays est allé vers la pédagogie de plein air. Selon lui, en allant vers ce type de pédagogie, on susciterait plus de vocations, moins de pénibilité. Véronique Escames appelle pour sa part à porter la bonne parole dans les collèges et lycées pour expliquer les métiers de la petite enfance.

Enfin, sur l’attractivité des métiers de l’accueil individuel, Guillaume Roussier a rappelé que « historiquement, les Caf, notamment avec les partenaires gestionnaires des RPE, ont fait beaucoup pour promouvoir ce métier auprès des candidats éventuels et ce mode d’accueil auprès des parents employeurs ». Et de citer « l’action des Caf qui animent des démarches de communication à l’échelle départementale assez proactives » ou encore « des films promotionnels réalisés par la branche Famille en 2021 avec l’appui des fonds sociaux européens ». Mais aussi le financement par les Caf de 3 200 RPE : « elles y consacrent 134 millions d’euros notamment pour les appuyer dans une mission dit socle de promotion des métiers de l’accueil individuel et pour le financement d’une mission dite renforcée qui consiste à mettre en place pour le relais petite enfance des actions pluriannuelles de communication autour de ces métiers. »

Le mot de la fin est revenu à la présidente du Comité de filière Petite Enfance : « Bien qu’étant dans un schéma compliqué, je suis extrêmement optimiste, je sais que nous y arriverons », a-t-elle conclu cette table ronde.

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Caroline Feufeu

PUBLIÉ LE 03 octobre 2022

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