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Marine Jeantet, déléguée interministérielle à la prévention et à la lutte contre la pauvreté : « Il y a une prise de conscience collective, qui peut avoir un réel effet positif sur l’offre d’accueil. »

Marine Jeantet, déléguée interministérielle à la prévention et à la lutte contre la pauvreté, revient sur le rapport du comité d’évaluation de la Stratégie nationale de prévention et de lutte contre la pauvreté, pour le volet petite enfance… Et relativise ce qui peut être considéré comme un échec en se projetant vers l’avenir.

Les Pros de la Petite Enfance : La Stratégie nationale avait fait de la création de places d’accueil une priorité. Aujourd’hui, le rapport du comité d’évaluation recense quelque 9000 places d’EAJE seulement créées à la mi-juin 2021, soit moins de 30 % de l’objectif initial. Comment analysez-vous ce retard ?

Marine Jeantet : Il est vrai que les objectifs n’ont pas été atteints, en règle générale, sur la question de la création de places d’accueil. Plusieurs facteurs peuvent expliquer cela. Déjà, il n’y a pas de compétence obligatoire en la matière. Ensuite, on sait traditionnellement que la période des élections municipales n’est pas propice à ce développement, qui a donc été freiné par l’étalement du dernier scrutin sur 6 mois. Et évidemment, il y a eu la crise sanitaire. C’est pourquoi le plan rebond a été mis en place en 2021. Il ne règle pas complètement la question, mais il fonctionne plutôt bien, a impulsé une nouvelle dynamique avec la création de 10 000 places PSU actuellement en cours pour 2022, alors que le rythme de création était plutôt de 4000 ou 5000 places par an auparavant. On rattrape désormais le creux, mais s’ajoutent à cela les problématiques des fermetures de places et de tension des personnels. J’ai bon espoir que la situation se stabilise, mais le modèle est à revoir et cela va être un des enjeux prioritaires et un chantier phare du service public de la petite enfance.

Sur la formation des professionnels, le rapport recense quelque 53 000 départs en formation en 2021 seulement, après une division par trois de l’objectif initialement fixé dans ce domaine. Quel enseignement tirez-vous de ce bilan en demi-teinte ? A-t-on loupé le coche en la matière ?

La formation des professionnels est un travail de longue haleine et en effet, l’objectif de 600 000 départs en formation n’était pas si simple à réaliser dans la mesure où il faut aussi assurer le remplacement des professionnels pendant ce temps de formation. La révision de l’objectif avait donc plutôt vocation à étaler ces 600 000 départs en formation sur le plus long terme. Et il est vrai qu’avec la crise sanitaire notamment, le contexte a été particulièrement difficile. Il faut toutefois noter une amélioration en la matière : les objectifs 2021 ont été atteints à 75 % et il y a déjà eu, en 2020 et 2021, 73 000 départs en formation. Là aussi, une nouvelle dynamique s’est mise en place, mais la montée en charge d’un plan de formation reste, sur le plan quantitatif, toujours lent. Il faut aussi noter certaines évolutions intéressantes sur le plan qualitatif. Il y a ainsi eu beaucoup d’assistantes maternelles qui sont parties en formation, ce qui n’était pas gagné au départ. Autre point : le volet territorial de l’offre est là encore très dynamique, bien plus que le volet national. Certes, cela touche un public moins large, mais permet de cibler les populations les plus fragiles dans les territoires. C’est pourquoi Jean-Christophe Combe, le nouveau ministre des Solidarités, a décidé de doubler les crédits, pour ce volet, en 2022 et nous avons vocation à continuer à le soutenir.

Le rapport pointe aussi du doigt que les formations déployées n’ont pas toujours les effets escomptés sur les populations cibles, comme c’est le cas avec Parler Bambin

On ne peut pas changer le regard et les pratiques des professionnels en deux jours de formation. Il faut y revenir plusieurs fois, favoriser plusieurs départs en formation. Il y a tout un travail de sensibilisation, d’animation et d’encadrement à faire avant et après la formation et cela relève en grande partie du rôle du management des structures d’accueil. Mais il est certain que cela ne suffit pas. Le nouveau ministre se réapproprie aussi ces sujets, ce qui est une bonne nouvelle.

Une question épineuse dans la prévention des inégalités reste le non recours à un mode d’accueil par certaines familles en situation de précarité. Comment allez-vous œuvrer dans les mois à venir pour favoriser l’évolution de ces représentations sociales ?

Le non recours a été une question centrale de l’initiative « accueil pour tous » lancée au printemps 2021. L’idée était alors que pour travailler sur le non recours, il faut que l’accueil s’adapte au besoin des familles et pas seulement des enfants, en favorisant notamment l’accueil ponctuel pour les familles monoparentales par exemple. Là, encore, il faut aller plus loin sur la question de l’insertion des parents et le soutien à la parentalité, la négociation de la prochaine COG sera une bonne occasion d’y revenir. Aujourd’hui, les projets entrepris dans le cadre « d’accueil pour tous » sont suivis de près par le ministère et la CNAF. Il a une véritable volonté d’aller plus loin notamment avec des fonds d’expérimentation locaux soutenus par les CAF, la création de nouveaux métiers comme les médiateurs petite enfance ou le développement de l’itinérance dans les modes d’accueil pour être toujours plus proche des publics cibles. L’objectif est désormais de capitaliser sur tous ces projets pour proposer des prototypes dans le cadre de la future COG.

Selon l’avis du comité, certains dispositifs semblent plutôt concluants, comme les crèches AVIP qui sont « à amplifier ». Quel avenir pour ce type de structures ?

Le déploiement des crèches AVIP a certes démarré lentement et représente des petits volumes, mais il a été récemment multiplié par cinq. S’il est intéressant de promouvoir ces modèles, ils restent tout de même un peu rigides et il serait intéressant d’en penser d’autres plus souples, comme des MAM AVIP, par exemple. Il faut donc là aussi aller dans le sens de l’évolution, même si la forme reste à définir. Un point intéressant dans ce domaine est que désormais ce type de structure est très demandé par le secteur de l’insertion. Il y a aujourd’hui une vraie sensibilisation au fait qu’il faut lever certaines problématiques annexes comme la santé ou l’accueil des enfants pour que chacun puisse réfléchir à son avenir professionnel. On est donc en train de sortir d’une gestion silotée de ces questions en faveur d’une prise de conscience collective, qui peut avoir un réel effet positif sur cette offre d’accueil.

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Véronique Deiller

PUBLIÉ LE 25 juillet 2022

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