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Enfants, ville et nature : vers des espaces publics plus sains et plus accueillants 

Toutes les études sont d’accord : les enfants se replient sur l’intérieur. Comment leur redonner le goût de la nature, des interactions avec l’extérieur, leur ouvrir à tous les portes de la ville ? En leur offrant un espace public plus accueillant, plus égalitaire, incluant la nature au quotidien. Toutes ces questions ont été discutées par nos intervenants lors des premières Rencontres Nationales Écologie et Petite Enfance du 5 juin 2025 à Bobigny.

Lors de cette troisième table-ronde intitulée « Des espaces publics plus sains et naturels pour les jeunes enfants », nous avons accueilli : Maria Benzakour, responsable Végétalisation Participative et Agriculture Urbaine Direction des Espaces Publics et Cadre de Vie (DEPCV) ; Frédérique Chave, docteure en sociologie, secrétaire générale adjointe du HCFEA ; Johanne Kouassi, conseillère petite enfance à la Ville de Paris ; Philippe Reitz, chef de projet « ville à hauteur d’enfants » à la mairie de Montpellier et Vincent Vergogne, metteur en scène et sculpteur, directeur de la compagnie Les Demains qui chantent. Ils ont été unanimes : les enfants sont des « bio-indicateurs » de la santé de nos villes, si leur bien-être est garanti, c’est que nos écosystèmes urbains fonctionnent.

Une perte d’expérience de nature inquiétante

Frédérique Chave, a présenté les grandes lignes du rapport du HCFEA « Quelle place pour les enfants dans les espaces publics et la nature ? » publié fin 2024 dans la continuité du rapport « Les temps et les lieux tiers des enfants et des adolescents hors maison et hors scolarité » publié en 2018. Le rapport, fruit de deux ans d’expertise, pointe une extinction progressive de l’expérience de nature chez les enfants, particulièrement en milieu urbain. La France se situe à la 119ᵉ place mondiale sur 146 pour l’activité physique des enfants, rappelle la sociologue. Ce déficit de mouvement est étroitement lié au manque d’espaces naturels sécurisés, ludiques et accessibles. Une situation aggravée par la surexposition des jeunes aux écrans et par des freins liés à la sécurité, à la circulation et à la peur du désordre urbain. Les enfants ne sortent pas, restent dans leur chambre. Ce phénomène de repli a un nom : « l’enfant d’intérieur », mis en évidence par le rapport. Frédérique Chave identifie trois enjeux fondamentaux.

Tout d’abord celui de la place de la nature en tant qu’élément du développement du jeune enfant, inscrit d’ailleurs dans la charte nationale d’accueil du jeune enfant. Le contact avec la nature développe l’imaginaire, la motricité, la prise de risque, la sensorialité. « Cet accès est aujourd’hui freiné et inégalement réparti. Il faut être vigilant à ce que chaque enfant puisse accéder à la nature, y compris au coin de la rue », souligne-t-elle. 

Le HCFEA soutient le modèle de la ville du quart d’heure, où chaque enfant peut accéder à un espace vert à moins de 15 minutes à pied. Une ville plus végétalisée est aussi une ville plus résiliente face au changement climatique. 

Mais il y a aussi un enjeu éducatif et de citoyenneté. L’espace public et la nature sont des biens communs, qui ne doivent pas exclure les plus jeunes. Cet enjeu pose une question plus politique d’espaces publics et de projets d’aménagement et d’institutions qui soient accueillants et favorables à la présence des enfants.

Pollution de l’air et pollution sonore : une double menace

Enfin, la secrétaire générale adjointe du HCFEA évoque un enjeu de santé. La nature agit comme facteur de santé publique, elle réduit le stress, les maladies respiratoires et la sédentarité. À l’inverse, la pollution nuit gravement aux jeunes enfants. « Le trafic routier est la principale source de pollution de l’air en ville, avec des effets très graves, notamment à cause des particules fines, alerte Frédérique Chave. Elles représentent 7 % de la mortalité évitable chaque année. » Le milieu rural est lui aussi concerné, mais par d’autres pollutions, notamment liées à l’agriculture (ammoniaque, pesticides, néonicotinoïdes). Par ailleurs, les inégalités sociales et territoriales sont des circonstances aggravantes : « Les quartiers populaires sont les plus exposés à la pollution. Les enfants issus de familles modestes sont deux fois plus exposés aux pathologies liées à la pollution », ajoute la sociologue.

Frédérique Chave évoque aussi la pollution sonore qui est plus discrète, mais omniprésente. 90 % de la population est exposée à des niveaux de bruit supérieurs aux recommandations de l’OMS. Les enfants y sont particulièrement vulnérables, car en plein développement. Ils subissent cette pollution surtout près des axes routiers, des chantiers ou des couloirs aériens, mais aussi dans des lieux comme les écoles, les cours de récréation et les cantines. Le bruit nuit à la concentration, aux apprentissages et au bien-être. Pour la secrétaire générale adjointe du HCFEA, il y a d’importantes marges de progrès pour offrir des environnements scolaires plus calmes et apaisants.

Paris : rues aux enfants, cours oasis et ludothèques mobiles

Johanne Kouassi a exposé les nombreuses actions menées à Paris. Depuis 2020, 170 000 arbres ont été plantés et 230 « rues aux enfants » ont été mises en place. Ces zones apaisées et végétalisées autour des crèches et des écoles sont aussi sans tabac, accessibles aux secours, mais fermées à la circulation. Des cours oasis sont progressivement aménagés dans les écoles : remplacement du goudron par des sols naturels, végétalisation, jeux libres, sensibilisation des enfants et des parents à l’environnement.

Aujourd’hui, 200 écoles et 8 crèches en bénéficient. Autre initiative originale : les ludos mouv », des ludothèques mobiles visibles dans l’espace public, reconnaissables à leur couleur rouge. « Le conteneur est ouvert, les tables et les chaises sont sorties, et des jeux de société et de plein air sont proposés pour tous les âges, avec un ludothécaire, explique Johanne Kouassi. Les familles, les enfants viennent jouer. Tout le monde s’amuse. » Ces initiatives favorisent le lien social et brisent l’idée que la rue est un espace réservé aux déplacements. « Parfois, il y a des réticences, ajoute la conseillère petite enfance, mais elles sont vite levées. On souhaite dépasser cette idée que l’espace public est simplement fait pour circuler et se croiser. On peut aussi y passer du temps ensemble. »

Paris multiplie aussi les jardins partagés, les pieds d’arbres végétalisés et les ouvertures de cours d’école le week-end. Lancé en 2014, le budget participatif permet à tous les riverains de plus de 7 ans de proposer des projets d’intérêt général, puis de voter pour ceux qui seront financés. Au départ, les projets proposés concernaient surtout des équipements « durs » (mobilier, infrastructures).Mais avec le temps, les habitants proposent de plus en plus de projets de végétalisation, parfois intergénérationnels. « Quand les projets de végétalisation passent par le budget participatif, il se passe quelque chose en plus : les habitants s’approprient vraiment l’espace », observe Johanne Kouassi.

Bobigny : végétalisation et éducation environnementale

Maria Benzakour a insisté sur l’idée de transformation apaisée de l’espace public. L’objectif n’est pas d’aménager uniquement pour les enfants, mais de permettre à la biodiversité et aux familles de retrouver naturellement leur place. « À Bobigny, dans le quartier Beauclair, un ancien parking, véritable îlot de chaleur, a été quasi totalement végétalisé. De 91 % de goudron, on est passé à un espace presque entièrement vert, détaille Maria Benzakour. L’objectif est de transformer un cœur de cité minéral en un lieu de vie : agrandir l’aire de jeux, créer des jardins plus ou moins entretenus, permettre aux familles de s’installer, de pique-niquer, de jouer. »

Les aires de jeux rénovées intègrent désormais des systèmes de récupération d’eau, le tout invite à jouer avec la boue, à toucher la terre, « à déconstruire l’idée que se salir est négatif ». Des dispositifs comme Un arbre, une vie permettent de créer un lien direct avec les familles. Pour chaque famille qui en fait la demande, la ville de Bobigny se propose de planter un arbre pour chaque nouvelle naissance. L’arbre ou l’arbuste sera planté par le service des espaces verts suivant les projets de plantation, au plus proche de la résidence du nouveau-né. « On insiste pour que les familles soient le plus impliquées possible », observe Maria Benzakour. Bobigny mise aussi sur le compostage collectif, les jardins partagés avec un accent mis sur l’intergénérationnel. Et la ville commence à travailler avec les crèches municipales au lancement de jardins pédagogiques à destination des très jeunes enfants accueillis dans ces structures.

Montpellier : une ville pensée à hauteur d’enfant

Philippe Reitz coordonne le projet « Ville à hauteur d’enfants » à Montpellier, inspiré par la pédagogie de Francesco Tonucci. Sa philosophie : « penser la ville avec les enfants pour créer une ville plus juste pour tous : les populations les plus fragiles, les personnes malades, âgées, en situation de handicap… » La place de la Comédie, place centrale de Montpellier, jusqu’alors minérale, a été ombragée, végétalisée et dotée de jeux d’eau pour rafraîchir l’ensemble.

Le mobilier urbain est repensé pour permettre un usage ludique spontané dans tous les espaces publics. « Dans une ville pensée pour les enfants, le jeu et le repos ne sont pas cantonnés à des espaces dédiés : ils se déploient partout, dans les parcours, les fontaines, le mobilier urbain », explique le chef de projet  «Ville à hauteur d’enfants. Plusieurs cours d’école ont été « désimperméabilisées » : les enfants ont choisi les espèces plantées, dessiné les plans, réclamé parfois un terrain de pétanque ! Les enfants participent à la construction de tous ces espaces. Montpellier vise la plantation de 50 000 arbres, souvent sur d’anciens stationnements.

En parallèle, la ville a instauré la gratuité des transports publics pour tous les habitants de la métropole pour réduire la pollution, et renforcé le réseau de transport en commun. L’automobile n’est pas bannie, mais elle est régulée. Des relevés de qualité de l’air sont réalisés régulièrement dans les crèches et écoles. L’alimentation scolaire est désormais à majorité bio ou locale.

Montpellier : des enfants au cœur des politiques publiques

La démarche « Montpellier, ville à hauteur d’enfants » est une approche qui place les enfants et leurs opinions au cœur des politiques publiques déployées par la Ville, de manière à renouveler la façon de penser la ville et ses aménagements, plus particulièrement en ce qui concerne le partage de l’espace public. Dans ce cadre, le laboratoire « Ville à hauteur d’enfants » est l’un des éléments centraux de cette démarche. Il est composé de trois collèges : les enfants issus de différents horizons (membres du Conseil municipal des enfants ou de Conseils d’enfants des quartiers, écoliers…), les experts externes (membres d’associations, chercheurs, personnalités de différents mondes professionnels…) et les experts internes (personnels de la Ville, de la métropole de Montpellier etc.). Cette instance a plusieurs modalités de travail qui s’articulent entre sessions de réflexions thématiques, études de projets et lancement d’expérimentations, et production de temps forts (conférences, journées d’étude…). Elle fait de Montpellier un modèle de participation démocratique dès l’enfance.

Les jardins de Vincent Vergogne

Vincent Vergogne a présenté le Maquis des merveilles, un jardin secret niché dans le 18e arrondissement de Paris. Il fonctionne sur les principes de la permaculture et du libre jardin. Le temps d’une séance, accueillis par des artistes, les tout-petits expérimentent, partent à l’aventure, en fonction de leurs envies et de leur curiosité. Il n’y a pas de consigne, pas de structure imposée. On y entre comme dans un sanctuaire. La nature redevient un espace d’éveil, de rêverie et de liberté.

Après le maquis des Merveilles, Vincent Vergogne a souhaité aller plus loin en proposant un accueil en pleine forêt pour les très jeunes enfants accompagnés de leurs parents, dans le département de la Seine–Saint-Denis : le Jardin d’Emerveille. L’objectif : démontrer que la nature dite « sauvage » n’est pas un danger, mais un espace bénéfique pour le développement de l’enfant, notamment pour sa santé (microbiote, immunité) et sa motricité. Ce projet, au départ expérimental, s’est progressivement transformé en démarche de transmission auprès des assistantes maternelles et des enfants en situation de handicap (notamment autistes). « Les assistantes maternelles nous suivent, s’approprient les pratiques de nature et les intègrent dans leur quotidien, précise l’artiste. Ce lien entre la forêt, les enfants et les professionnelles de la petite enfance, c’est un outil puissant de transformation des pratiques. »

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Candice Satara

PUBLIÉ LE 12 juin 2025

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