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« Il faut un vrai plan, pas des mesurettes » : l’Ufnafaam réagit au rapport parlementaire sur la protection de l’enfance 

À la suite de la publication du rapport parlementaire sur les manquements des politiques publiques de protection de l’enfance, Thierry Herrant, chargé de mission plaidoyer à l’Ufnafaam, partage son analyse et ses inquiétudes. Pour lui, l’accueil familial a encore un avenir mais il est temps « de sortir des incantations et d’entrer dans le concret ».

Les Pros de la petite enfance : Quels sont les points positifs que vous retenez de ce rapport ?

Thierry Herrant : Le point positif principal, c’est la reconnaissance d’un système en grande souffrance par la commission d’enquête. Le rapport acte que certaines défaillances sont systémiques. Il ne s’agit pas de simples dysfonctionnements ponctuels : le mode de fonctionnement actuel engendre, hélas, de la maltraitance institutionnelle. Il y a des avancées, mais elles ne concernent pas directement l’accueil familial. Par exemple, le fait de rendre obligatoire le PPE (projet pour l’enfant) est une vraie bonne idée. C’est un outil qui permet une réflexion collective, en intégrant l’enfant, les parents et les professionnels. Pourtant, il est encore largement ignoré dans de nombreux départements. Le rendre obligatoire, c’est poser une pierre essentielle pour une prise en charge cohérente et évolutive.

Les mesures concernant l’accueil familial sont insuffisantes selon vous…

Honnêtement, nous sommes très déçus. Sur les 92 propositions, seulement trois concernent directement l’accueil familial. Et encore, une partie est déjà obsolète, je pense notamment aux pages sur le DEAF (diplôme d’État d’assistant familial), rédigées avant la parution du décret. Nous sommes atterrés par la superficialité des propositions. On répète depuis 20 ans qu’il faut mieux intégrer les assistants familiaux dans les équipes, mais ce genre de formule ne suffit plus. Il faut cranter, poser des actes concrets. On attendait une vision stratégique forte. Il faut un vrai plan, pas des mesurettes. Là, on empile des mesures déjà connues, souvent déjà possibles mais non appliquées. Ce rapport ne prend pas du tout la mesure de la place que devrait occuper l’accueil familial.

Certaines mesures font beaucoup parler, comme la possibilité de cumuler un emploi. Qu’en pensez-vous ?

C’est une fausse bonne idée. On a l’impression, si on écoute Isabelle Santiago ou Catherine Vautrin, que cette solution est la panacée absolue. De notre côté, nous sommes assez sceptiques sur le fait que cela puisse avoir un véritable effet de levier pour recruter des assistants familiaux. Dans certains cas spécifiques, pourquoi pas : pendant les vacances, les week-ends, pour faire du relais. Mais imaginer qu’un assistant familial puisse avoir un emploi à temps complet en parallèle, c’est méconnaître la réalité du métier. Entre les rendez-vous médicaux – près de 30 % des enfants accueillis sont en situation de handicap – les trajets, la charge mentale… Ce n’est pas réaliste. Et aujourd’hui déjà, les départements refusent systématiquement les cumuls d’emploi, même quand la loi les autorise. En réalité, le projet est déjà dans les tuyaux. Il s’agit d’une proposition de loi du sénateur Xavier Iacovelli qui est passée à la trappe avec la dissolution. Aujourd’hui, la mesure est brandie par la ministre car elle sait qu’elle peut la faire voter rapidement et envoyer ainsi le signal au secteur qu’elle agit.

Vous le dites et les rapports le confirment : l’accueil familial est aujourd’hui la meilleure solution pour les enfants ?

Absolument. Toutes les études le montrent. La Convention internationale des droits de l’enfant aussi. L’accueil familial est la solution la plus adaptée pour les enfants, notamment les plus jeunes. Et, ne l’oublions pas, c’est aussi la plus économique. Quand on manque d’assistants familiaux, on place davantage en foyer, ce qui est à la fois plus coûteux et souvent moins favorable pour les enfants. C’est une mécanique inquiétante.

Pourquoi, selon vous, ce secteur est-il finalement si peu soutenu ?

C’est un vrai mystère. Mais il y a un élément structurel : 90 % des assistants familiaux sont employés par les départements. Or, les politiques nationales savent que s’ils ne parviennent pas à embarquer les départements, rien ne changera. Il y a une forme d’autocensure, de prudence excessive.

Quelles sont, selon vous, les mesures urgentes à mettre en place ?

Premièrement, rendre réellement effectif le droit au répit, avec des solutions de relais viables. Dans le monde du travail, je ne connais pas de situation où les gens ne peuvent pas prendre un peu de répit. Ce n’est pas normal qu’un assistant familial ne puisse pas souffler un week-end par mois, alors que c’est inscrit dans la loi de 2022. Il faut rendre ce droit opposable, prévoir des binômes, faciliter les relais avec d’autres assistants familiaux. Dans les services départementaux, c’est aujourd’hui assez conflictuel, il faut leur accord et ils disent très fréquemment non dans l’intérêt de l’enfant.

Deuxièmement – et c’est fondamental – appliquer enfin le statut d’agent de la fonction publique territoriale aux assistants familiaux. Le Conseil supérieur de la fonction publique territoriale a rendu un avis dans ce sens, mais rien ne bouge. Ce statut permettrait de sortir du flou actuel, de reconnaître pleinement leur rôle professionnel, de clarifier leur place et leurs droits. Aujourd’hui, ces professionnels vivent dans un entre-deux : ils travaillent à domicile, mais dans un cadre professionnel, avec des responsabilités énormes. Ce métier est un nœud de contradictions.

Et enfin, recruter en pensant aux besoins spécifiques, notamment pour les enfants les plus jeunes. Si on veut éviter de les maintenir en pouponnière, il faut des professionnels formés, accompagnés, spécialisés sur les tout-petits. Cela demande de la volonté, des moyens, et surtout une vision claire de ce que doit être l’accueil familial demain. La revalorisation salariale est importante, surtout pour éviter les effets de tarification dégressive à partir du deuxième ou troisième enfant. Mais ce n’est pas le facteur déterminant. Le vrai enjeu, c’est le statut.

Comment réussir à recruter plus d’assistants familiaux ?

En s’adressant aux bons profils. Les assistants familiaux d’aujourd’hui ne sont plus les mêmes qu’il y a dix ans. Beaucoup ont déjà eu une carrière, viennent du social, cherchent du sens. Ce sont des gens très engagés, mais aussi très professionnels. Il faut leur offrir des conditions de travail dignes, une reconnaissance claire, des perspectives d’évolution. Et surtout, il faut accepter que ce soit un métier que l’on pratique quelques années, pas nécessairement toute sa vie. D’autant plus qu’il faut de plus en plus de compétences pour prendre en charge ces enfants de manière intelligente et extrêmement sensible. Ce n’est pas pour rien qu’on a presque multiplié par deux le temps de formation.

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Propos recueillis par Candice Satara

PUBLIÉ LE 10 avril 2025

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