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Table ronde 4. Comment les professionnels de l’accueil du jeune enfant ont-ils vécu la pandémie ?
La crise du Covid-19 a chamboulé l’accueil du jeune enfant. Les professionnels ont dû se réinventer, modifier leurs pratiques professionnelles, s’adapter aux protocoles sanitaires qui se sont succédés. Une période éminemment stressante mais pendant laquelle des professionnels ont fait preuve d’une grande créativité. Pour échanger sur ce thème, nous avons souhaité rythmer les échanges en trois temps : le temps des crèches réquisitionnées, le temps de la réouverture des crèches et des différents guides ministériels Covid-19 et le temps des questions avec le port du masque. Avec Monique Busquet, Psychomotricienne, formatrice petite enfance ; Marie-Hélène Hurtig, Puéricultrice, formatrice petite enfance ; Claire Grolleau, Présidente de Label Vie ; Marie-Ange Marchand, Assistante maternelle en MAM, membre de l’Ufnafaam ; Peggy Alonso, Puéricultrice en PMI, membre de l’ANPDE et Marine Schmoll, Psychologue en crèche, membre de l’ANAPSY-pe.
Crèches réquisitionnées : « une parenthèse enchantée » pour certaines
Marie-Hélène Hurtig, puéricultrice, et formatrice petite enfance, a expliqué avoir vu « fleurir beaucoup de protocoles sauvages de PMI, de communes… » au moment du confinement. Dont certains lui ont fait craindre à un retour à « un hygiénisme forcené » (déshabillage des enfants à leur entrée en crèche, ne pas les prendre dans les bras…). Elle a donc voulu savoir comment tout le monde vivait la situation, enfants et professionnels, et si ces protocoles étaient vraiment appliqués. Et a ainsi lancé un questionnaire auprès de crèches réquisitionnées, avec la psychologue du développement Marie-Paule Tholon-Behar. Il est apparu notamment, et cela peut paraître paradoxal, que la plupart avait vécu cette période comme une « parenthèse enchantée ». Et la plupart n’ont pas tenu compte des protocoles qui leur semblaient « dangereux ». Elles ont expliqué que l’adaptation de ces tout-petits qu’elles ne connaissaient généralement pas auparavant s’était très bien déroulée. De fait, « le ratio adulte/enfant » était très favorable et a permis « une relation très individualisée au sein d’un collectif. »
Autre enseignement de cette enquête : la plupart travaillaient sur la base du volontariat et avait le sentiment de faire partie de « l’effort national ». Et d’être enfin reconnues. Et le rôle de la PMI ? Si nombre de professionnelles se sont senties délaissées, notamment les assistantes maternelles, certaines PMI ont été proactives et ont su les accompagner avant même que ne paraissent les premiers guides ministériels Covid-19. C’est le cas de la PMI de Seine-Saint-Denis, dans laquelle exerce Peggy Alonso, puéricultrice et également membre de l’ANPDE, où « 29% des assistantes maternelles sont restées actives pendant la crise ». En pratique, cela s’est formalisé par la mise en place d’équipes composées de puéricultrices et d’EJE qui devaient recenser toutes les professionnelles en activité et les appeler régulièrement, mais aussi par une aide quant à la rédaction de protocoles d’accueil… « Selon une étude 76% des assistantes maternelles avaient été satisfaites de cet accompagnement-là », a précisé Peggy Alonso. En Seine-Maritime, en revanche, peu d’assistantes maternelles ont continué à travailler et « ont été peu accompagnées », a souligné Marie-Ange Marchand, assistante maternelle en MAM, et présidente de l’association Inter-MAM76. Celles en exercice ont donc dû faire preuve de débrouillardise, de bon sens. Et pendant cette période d’incertitude, de tâtonnements, la DGCS a bien entendu été fortement sollicitée par les gestionnaires, les assistantes maternelles, les syndicats… Plus de 5 000 mails dans les premières semaines !
Dans le même temps, la DGCS a noté une « hétérogénéité extraordinaire entre ce qui se passait dans certains départements et dans d’autres avec un accompagnement peu ou excessif », a révélé Lydie Gouttefarde, chargée de mission petite enfance-modes d’accueil à la DGCS. Et a ajouté que, très vite, la DGCS avait mis en place des visios avec les personnes intéressées et s’était penchée sur la rédaction d’un guide.
Réouverture des crèches et versions successives des guides : des pros sous pression mais qui assurent
Pour accompagner les professionnels de la petite enfance, les gestionnaires, la DGCS s’est donc attelée à la mise en œuvre de directives les plus précises possibles via un guide. Lydie Gouttefarde a commencé par expliquer comment on rédige concrètement un guide, des prémices jusqu’à la validation par la cellule de gestion de crise et le ministère des Solidarités et de la Santé. En pratique, il est conçu à partir d’études, de rapports, de notes officielles et des textes en vigueur, que le bureau famille parentalité décline « en les rendant les plus compatibles possibles avec les modes d’accueil du jeune enfant (…) et en garantissant une lecture des rôles et places de chacun », a détaillé Lydie Gouttefarde. L’objectif : un document unique pour tous, facile à décliner sur le terrain, et non sujet à interprétation. A noter qu’un avis technique était parfois demandé à certains acteurs des modes d’accueil. Label Vie pour sa part a fait remonter des informations à la DGCS notamment sur la désinfection afin d’alerter sur la toxicité des virucides recommandés. Le nettoyage, un sacerdoce pour les professionnelles de terrain qui avaient l’impression de ne plus passer assez de temps avec les enfants. Monique Busquet, psychomotricienne et formatrice petite enfance, en a été témoin et note : « elles ont fait face avec courage, conscience professionnelle ». Toutefois, la remise en question des acquis chez certaines l’a parfois inquiétée comme finalement trouver que c’était plutôt une bonne chose de ne pas accueillir les parents à l’intérieur du domicile ou encore de proposer beaucoup moins de jouets. Sur la question du jeu, l’anapsy.pe s’est d’ailleurs demandé si durant cette pandémie les enfants avaient souffert de moins de liberté dans leurs espaces de jeu. Il ressort que si les enfants n’ont pas été trop malmenés, cela a quand même posé problème quand les propositions de jeu se sont rarifiées, a souligné Marine Schmoll, psychologue en crèche et membre de l’anapsy.pe. Du côté des professionnels après cette « période enchantée », c’est le temps de « l’intranquilité », comme l’explique Marie-Hélène Hurtig et d’« une perte de sens très forte ». Intranquilité aussi du côté des assistantes maternelles, qui ont vu leur charge de travail journalière augmenter (nettoyage) et ont subi des surcoûts financiers importants liés aux protocoles (masque, gel…), a témoigné Marie-Ange Marchand. Ce que confirme Peggy Alonso, dont la PMI a été fortement sollicitée notamment sur des questions liées au contrat de travail. Sur l’application des protocoles par la PMI, Lydie Gouttefarde a précisé que deux courriers étaient partis du ministère pour alerter les présidents des Conseils Départementaux sur le besoin des professionnels des modes d’accueil d’être accompagnés. Il était « important de recentrer les missions des PMI sur les modes d’accueil », a-t-elle poursuivi. En outre, « la DGCS a proposé d’identifier dans les PMI des référents Covid-modes d’accueil pour faciliter les relations. » Enfin, dès leur validation les guides ministériels étaient envoyés aux directeurs des services de PMI ainsi qu’aux référents dans l’objectif de gagner un maximum de temps.
Le port du masque : ne surtout pas le banaliser
Marie-Hélène Hurtig est revenue sur les principaux enseignements d’une étude menée en décembre 2020 sur l’impact du port du masque dans les lieux d’accueil collectif dont elle est coauteure avec Monique Busquet, Marie-Paule Tholon Behar, et Anna Tcherkassof. 600 professionnelles leur ont fait part de leurs observations. Pour les bébés nés pendant le confinement, il ressort que les pleurs arrivaient lors du retrait du masque. Sur le langage et la communication là aussi les pros de terrain notaient bien souvent que certains enfants ne comprenaient pas bien. L’idée n’est pas de faire de catastrophisme, mais « il faut être vigilant (car) le port du masque n’est pas anodin chez des enfants en train de se construire », a signalé Marie-Hélène Hurtig. Un point de vue partagé par Marine Schmoll qui estime que l’on ne doit pas banaliser le port du masque. Et précise toutefois qu’il n’y a pas que la question des troubles du langage, puisqu’elle a notamment pu remarquer des retards de développement psychomoteur globaux.
Quant aux les professionnels, Monique Busquet, précise que « l’inconfort du masque a influé sur les pratiques (moins de temps de lecture, de chanson, d’interactions par le langage…). » Au final, on peut parler d’un « appauvrissement des pratiques professionnelles », même s’il y a eu quelques pratiques positives comme le fait de se mettre plus à la hauteur d’enfant pour se faire entendre, de se rapprocher…
Pour conclure cette table ronde, Claire Grolleau a salué « le bon sens des pros » et le fait que les consignes sanitaires encouragent à « ouvrir les fenêtres et aller dehors ». Profiter de l’extérieur, y passer le plus de temps possible, un point partagé par Marie-Hélène Hurtig. Lydie Gouttefarde a pour sa part mis en avant « l’inventivité des professionnels dans cette période » et l’importance d’avoir des informations partagées et un peu de moyens. Pour Peggy Alonso aussi, il faut plus de moyens, et note également « la grande disparité entre les différents services de PMI ». Quant à Marie-Ange Marchand, elle fait remarquer que les assistants maternels ont toujours travaillé pendant la pandémie, que de fait cela les a valorisés, mais attention à ne pas l’oublier. Créativité, épuisement, besoin de retour aux valeurs dans les pratiques professionnelles, mentionne Marine Schmoll. Enfin, pour Monique Busquet, « il ne faut pas être dans l’habituation mais dans l’adaptation et pour ça il faut penser ensemble ».
Caroline Feufeu
PUBLIÉ LE 04 octobre 2021