Opération « crèches mortes » : certains se mobilisent et d’autres pas
La future publication du décret relatif à la nouvelle procédure d’autorisation des EAJE et au renforcement de la qualité d’accueil dans les micro-crèches a mis le secteur privé lucratif en effervescence. Il a décidé de riposter en lançant à l’initiative de la FFEC, de la Fedesap, de la Fesp et du REMi, l’opération nationale « Crèches mortes ». Aujourd’hui 3 février, crèches et micro-crèches adhérentes de ces fédérations fermeront leurs établissements à 16 heures. Et ces gestionnaires, accompagnés parfois de leurs salariés, iront exprimer et expliquer leurs mécontentement et inquiétudes à leurs maires. Une opération de lobbying de grande envergure alors même que la ministre s’est, elle aussi, adressée aux maires il y a quelques jours pour tenter de les rassurer. Nous avons interrogé trois gestionnaires de micro-crèches du secteur marchand qui nous expliquent pourquoi ils ont décidé de participer – ou pas – à cette mobilisation qui se veut spectaculaire.
Thérèse Majnoni d’Intignano, gérante de plusieurs micro-crèches à Dijon
« L’objectif de 2028 me semble plus réalisable »
Je participe au mouvement, bien entendu, d’autant plus que je suis déléguée régionale et départementale de la FFEC. Il s’agit d’un projet, d’une action commune qui est totalement réfléchie. Je vais être très honnête, j’essaie de rester optimiste, mais quand j’ai constaté le coût qu’allaient générer ces changements, je suis tombée de ma chaise. Cette réforme augmente ma charge salariale de 20%, sans parler des licenciements à faire. Car si on veut être dans les cordes, nous allons devoir procéder à des licenciements, c’est une évidence. Je discute avec des gestionnaires qui sont en pleurs, qui n’en peuvent plus. Le gouvernement nous parle de fonds d’investissement, moi je suis endettée à vie. Et cela ne m’empêche pas de prêcher pour la qualité. Vous pouvez demander à tous mes salariés, je suis très exigeante, c’est ma ligne directrice, mon fil rouge.
Je ne suis pas opposée à des règles communes, mais il faut une concertation et là il n’y en a pas eu. Nous avons besoin de plus de temps, car aujourd’hui nous manquons de professionnels. En Côte d’Or où sont implantées mes structures, je ne trouve pas d’auxiliaire de puériculture ni d’éducatrice de jeunes enfants. J’ai proposé à mes salariées de réaliser des VAE, mais elles n’en ont pas toutes envie. On peut le comprendre et le respecter, il s’agit d’un choix personnel qui nécessite un travail conséquent. L’objectif de 2028 me semble plus réalisable, cela nous laisse le temps d’attendre au moins une période de formation.
L’attractivité des métiers passe aussi par l’opportunité d’évolution professionnelle tout au long de sa carrière. Dans tout secteur, quand on souhaite attirer, fidéliser de nouveaux talents, il faut pouvoir leur dire qu’ils auront la possibilité d’avoir des évolutions de carrière. Je ne peux pas le leur affirmer, sauf s’ il y a des dérogations mais cela n’en prend pas le pas. Je ne peux pas les regarder dans les yeux et leur dire « Vous êtes CAP et dans 5 ans vous pourrez faire autre chose. » J’ai le sentiment que les pouvoirs publics ne connaissent pas les spécificités des micro-crèches. Dans mes équipes, mes AP, EJE, CAP font la même chose et travaillent ensemble. Chacun apporte ses compétences et les intègre dans des pratiques qui sont communes. Je considère que c’est la condition première afin que toute l’équipe se sente bien et ait le sentiment de participer totalement à l’éveil et au bien-être de l’enfant. Le CAP AEPE est un vrai diplôme, il n’est peut-être pas satisfaisant, mais il existe.»
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Laetitia Carret, Gérante de la micro-crèche, Les Ouistitis à Ferolles (Loiret)
« Ce projet de décret est assez encourageant pour la qualité de l’accueil »
Je ne vais pas participer à l’opération « Crèches mortes». Déjà pour la simple raison que personne ne m’en a parlé ni ne m’a expliqué le « pourquoi » de cette mobilisation. Je ne fais pas partie des grands groupes, je n’ai qu’une seule micro-crèche (ouverte il y a un an et demi), je n’adhère pas au REMi. Certes, je perçois l’emballement sur le sujet, mais de mon côté, pour l’instant, je n’ai pas d’avis tranché sur le décret. Je pense que j’y suis même plutôt favorable. On ne peut pas pointer des abus et pratiques plus que douteuses dans certaines structures et se dire ensuite qu’il faut continuer à fonctionner « comme si » tout allait se résoudre sans changement ni mesure concrète. C’est le rôle de nos politiques de décider quand il faut prendre les choses en main. Il est normal que l’on doive rendre des comptes. Il apparaît assez logique que des structures ne puissent plus fonctionner qu’avec des CAP AEPE. À mes yeux, ce projet de décret est assez encourageant pour la qualité de l’accueil de l’enfant. Et je ne suis pas la seule à le penser, pour en avoir discuté sur les réseaux, d’autres personnes commencent aussi à parler, même si on les entend moins.
En revanche, je ne dis pas que les nouvelles obligations ne risquent pas d’induire des difficultés et que financièrement ce sera facilement tenable, loin de là. Pour ma part, le fait qu’on m’impose d’avoir un AP ou une EJE à l’ouverture et la fermeture, me questionne. En termes d’organisation générale, d’équité entre les salariés, cela risque d’être compliqué. Comment vais-je faire quand l’un d’eux sera absent ? Je ne connais pas spécialement les structures publiques, mais j’imagine qu’il y a des organisations mises en place pour pallier l’absence de ces pros. Très honnêtement, c’est la seule règle qui me pose vraiment question dans ce projet de décret. Aujourd’hui, j’ai une AP, trois CAP AEPE et moi qui suis éducatrice spécialisée. Je suis co-référente technique avec mon AP. Si je me projette, je vais devoir, d’ici 2026, faire monter en compétence au moins une de mes salariées. Rien ne dit que cette évolution n’aurait pas eu lieu même sans le décret.
J’entends toutes les inquiétudes : comme nombre de petites structures privées, je peine à recruter des AP et des EJE. Beaucoup de micro-crèches sont tout juste à l’équilibre, certains gestionnaires se payent très peu, voire pas du tout et former du personnel nécessite du budget supplémentaire. Mais j’estime que l’on doit toujours continuer à se questionner sur ce que l’on peut faire mieux dans nos établissements. Et je vois aussi des signaux positifs. Nous avons désormais une convention collective. Nous serons peut-être bientôt éligibles aux revalorisations salariales de la Cnaf.
Caroline Valette, gestionnaire de la micro-crèche Leôn de Chamagnieu (Isère)
« J’ai le sentiment que les micro-crèches et leurs pros sont systématiquement dénigrés »
Je suis EJE, adhérente de la Fneje, gestionnaire et référente technique d’une micro-crèche implantée en milieu rural dans le Nord-Isère et adhérente du REMi. Je participerai à l’opération « crèches mortes » de ce lundi pour défendre mes valeurs en petite enfance. A cette occasion, je rencontrerai avec mes pros, le député de ma circonscription. Je trouve dommage que nous ne soyons pas associés aux décisions, et que nous les subissions.
Ce qui me chagrine particulièrement, c’est ce sentiment que le travail réalisé en micro-crèche est systématiquement dénigré et que les titulaires de CAP-AEPE sont particulièrement dans le viseur, comme si elles n’étaient pas compétentes. Moi, j’ai travaillé en crèche, puis je suis devenue assistante maternelle avant de me décider avec mon conjoint à ouvrir ma propre structure. Dans ma micro-crèche je travaille avec certaines de mes ex-collègues et nous formons une équipe soudée. Elles sont formidables, je ne veux pas les inquiéter, je veux bien les rassurer, mais comment ? Oui il y a la VAE, mais cela ne se fait pas en trois mois, et puis c’est vrai, nous sommes aussi confrontés à des réalités financières que l’on ne peut ignorer.
Je pense que nous proposons un accueil de qualité, je ne suis pas opposée à des évolutions, voire à des contraintes supplémentaires. Mais je souhaite plus de transparence dans les décisions prises, que l’on se réunisse tous autour d’une table pour mettre les choses à plat et que l’on en discute sereinement. Quand on travaille en petite enfance, on est au cœur de l’humain, on a forcément pour priorité la qualité. d’accueil. Mais qu’on nous en donne aussi les moyens ! Franchement, ce plafond de 10 €/heure ne nous aide pas. En fait, pour moi, cette opération « crèches mortes » n’est pas une protestation contre ce projet de décret, c’est plus large : il s’agit de mettre en lumière tout ce que nous faisons et expliquer nos préoccupations. »
La Maison Bleue ne fermera pas ses crèches à 16h00
Le DG France de la Maison Bleue a envoyé un courrier aux maires, députés et sénateurs pour les informer, de leur côté, sur le projet de réforme en cours et l’opération « crèches mortes ». Dans cette lettre, il rapporte le point de vue de son groupe sur ce projet de décret, reprenant les mêmes arguments que la FFEC (à laquelle elle adhère), mais en des termes plus policés. Puis informe : « Un mouvement de mobilisation appelé « Opération Crèches mortes » est organisé le 3 février 2025, afin de contester ces dispositions. Un grand nombre de gestionnaires fermeront leurs portes à 16 heures ce jour-là. Si nous soutenons ce mouvement, nos crèches resteront ouvertes sur les créneaux horaires habituels. Nos professionnels, comme cela peut se faire dans d’autres secteurs, se mobiliseront de manière symbolique (T-shirt noir ou brassard au bras) pour alerter sur les conséquences d’une telle réforme sans formation des professionnels nécessaires au préalable ni révision de son financement.»
Candice Satara et Catherine Lelièvre
PUBLIÉ LE 03 février 2025