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Les Relais petite enfance : des missions toujours plus larges, un équilibre qui reste fragile

Devenus incontournables dans le Service public de la petite enfance (SPPE), les Relais petite enfance (RPE) ont vu leurs missions s’élargir ces cinq dernières années. Ils seront  obligatoires à compter du 1er janvier 2026 dans les communes de plus de 10 000 habitants. Mais sur le terrain, cette montée en puissance pose une question centrale : les RPE ont-ils aujourd’hui les moyens, la formation et le temps nécessaires pour rester des lieux de confiance et d’accompagnement ?

En moins de trente ans, les RPE ont changé d’échelle. D’abord conçus comme des lieux d’information destinés aux assistantes maternelles, ils sont devenus, au fil des réformes, l’un des maillons centraux du SPPE. Lors de leur création dans les années 1990, les Relais Assistantes Maternelles (RAM) avaient une vocation simple : rompre l’isolement de professionnelles travaillant seules chez elles. Ces structures de proximité, souvent animées par des éducatrices de jeunes enfants (EJE), ont longtemps fonctionné comme des lieux d’échanges, d’animations et de socialisation. Personne n’imaginait qu’ils deviendraient des acteurs stratégiques de la politique petite enfance. Le changement de cap intervient en 2021.

Des RAM aux RPE

Avec l’ordonnance du 19 mai prise en application de la réforme des modes d’accueil, les RAM deviennent officiellement des Relais Petite Enfance (RPE). Le changement de nom n’est pas anodin : il correspond à un élargissement net des missions et positionne les RPE comme des interlocuteurs non seulement pour les assistantes maternelles, mais aussi pour les familles. « La réforme a fait basculer les RPE vers un rôle bi-focal : accompagner à la fois les assistantes maternelles et les parents. Cela a vraiment fluidifié le recours à l’accueil individuel et sécurisé les parcours », explique Céline Marc, directrice du département enfance, jeunesse et parentalité de la CNAF. L’un des enjeux importants de la réforme est de positionner les RPE comme des points d’information pour tous les modes d’accueil et non plus comme un simple outil dédié aux assistantes maternelles.

Le référentiel des RPE : un cadre national à s’approprier

À l’automne 2021, la CNAF diffuse un nouveau référentiel national des RPE. Ce document, très attendu, vise à harmoniser des pratiques jusque-là très hétérogènes selon les territoires. Il précise les missions, les attendus professionnels, les partenariats à construire, ainsi que la posture attendue des animateurs. La CNAF l’accompagne d’une circulaire opérationnelle, conçue comme un véritable mode d’emploi pour les CAF, les collectivités gestionnaires et les équipes de terrain.

Depuis la précédente circulaire, les missions des RPE ont connu deux évolutions majeures : la généralisation de l’aide au départ en formation continue des assistants maternels, jusque-là facultative, et l’accompagnement dans leurs nouvelles obligations d’inscription et de déclaration sur le site monenfant.fr, issues de la loi Asap du 20 décembre 2020.

Trois missions renforcées facultatives

À côté des missions « socles » — information et accompagnement des familles, accompagnement des professionnelles de l’accueil individuel et ancrage territorial — le référentiel introduit trois missions renforcées, facultatives, assorties de nouvelles exigences : le guichet unique, l’analyse de la pratique et la promotion renforcée de l’accueil individuel. Un soutien financier spécifique est prévu pour ces trois missions. Sur le terrain, Catherine Beuchard, responsable du RPE de la ville de Saint-Barthélemy-d’Anjou (Maine-et-Loire) a choisi de prioriser l’axe de valorisation du métier. Elle a créé une exposition photographique itinérante installée successivement dans des lieux publics comme la médiathèque, le centre aquatique et l’hôtel de ville afin de toucher un large public.

La loi sur le plein emploi : un nouveau tournant 

La montée en puissance des RPE se poursuit avec la loi sur le plein emploi, adoptée en 2023. La loi prévoit que, dans les communes de plus de 10 000 habitants (ou leurs groupements), un RPE devra être mis obligatoirement en place à compter du 1ᵉʳ janvier 2026. Un autre changement des plus sensibles : dans son article 17, la loi introduit la possibilité, pour un RPE, de réaliser certaines formalités administratives pour le compte des parents employeurs, avec leur accord et celui de l’assistant maternel : c’est ce qu’on appelle l’intermédiation administrative, un point qui continue de faire couler beaucoup d’encre.

Un réseau dense, mais encore inégal

Sur le papier, le réseau des RPE apparaît solide. « Nous avons aujourd’hui 3 134 RPE en activité, et seulement 21 communes de plus de 10 000 habitants ne sont pas encore couvertes, dont la moitié en Outre-mer », souligne Céline Marc. Elle insiste sur un maillage « plutôt bon », et sur la capacité des RPE itinérants – près des deux tiers du réseau – à aller vers les familles dans les territoires ruraux. Selon la CNAF, 88 % des RPE exercent déjà des « missions renforcées », qu’il s’agisse d’information des familles (guichet unique), de promotion de l’accueil individuel ou d’analyse de la pratique professionnelle (APP).

Pour l’institution, ces chiffres témoignent d’un réseau dynamique, en mouvement. Mais cette lecture est loin de faire consensus. Les associations professionnelles dressent un tableau beaucoup plus contrasté, voire alarmant. « Avant même d’ajouter de nouvelles missions, il faudrait déjà que les RPE aient les moyens d’assurer les missions actuelles : une vraie couverture du territoire et un ratio animateur/assistantes maternelles enfin réaliste », résume Florence Gousseau, secrétaire et coordinatrice de l’ANAMAAF. Dans certains territoires, une animatrice peut ainsi suivre jusqu’à 300 assistantes maternelles, là où les préconisations nationales évoquent un ratio de 1 pour 67 — une disproportion qui rend impossible la mise en œuvre de l’ensemble des missions attendues. « Les chiffres nationaux ne racontent pas la réalité quotidienne », complète Sandra Onyszko, porte-parole de l’Ufnafaam. Le rapport de l’IGAS sur l’accueil individuel confirme ces fragilités structurelles : disparités territoriales persistantes, capacité limitée des RPE itinérants et forte variabilité des missions réellement assurées. « La cible d’un animateur de relais petite enfance pour 56 assistants maternels en activité est visée à horizon 2027 (avec une hausse de 28 % de l’enveloppe d’aide au fonctionnement), note-t-il, ajoutant, la trajectoire de déploiement semble toutefois difficile à respecter à ce jour.

Des territoires mieux dotés que d’autres

Cette réalité n’est toutefois pas la même partout. Dans certaines communes, les moyens permettent de mieux répondre aux attentes nationales. À Saint-Barthélemy-d’Anjou, Catherine Beuchard évoque une situation confortable, avec une collectivité qui « met les moyens » : « Je suis dans les ratios, je suis même très bien lotie », confie-t-elle, avec 45 assistantes maternelles suivies pour un poste à temps plein. Elle insiste également sur l’importance des partenariats locaux et du soutien de la collectivité de St Barthélémy : le travail en réseau avec le centre social, le multi-accueil, la médiathèque ou encore la PMI constitue, selon elle, une condition essentielle au bon fonctionnement du RPE.

L’accompagnement à la professionnalisation à l’épreuve du terrain

Dans de nombreux RPE, l’organisation matérielle de la formation continue repose presque entièrement sur les équipes, alors que ce n’est pas censé être leur rôle principal. « C’est le RPE qui gère tout : la recherche de salles, la constitution des groupes, parfois même l’accueil café », déplore Sandra Onyszko. Pour elle, ce n’est pas l’esprit du texte : « la professionnalisation, c’est avant tout observer les pratiques, accompagner, reformuler et recadrer. » La charge logistique supplémentaire détourne les animatrices de leur mission première d’accompagnement et fragilise le fonctionnement des relais.

Des contraintes de terrain qui compliquent la mise en place des nouvelles missions. L’analyse de la pratique (APP), toujours facultative, symbolise la montée en professionnalisation attendue des assistantes maternelles. Céline Marc y voit un levier structurant, destiné à améliorer la qualité de l’accueil et à renforcer les compétences. Même si l’offre reste encore limitée, elle insiste sur la dynamique engagée. Selon le rapport IGAS, seuls 9 % des RPE proposent aujourd’hui de véritables dispositifs d’analyse de la pratique. Les associations professionnelles pointent un obstacle majeur : beaucoup d’animatrices de RPE ne se sentent ni suffisamment formées ni légitimes pour animer ce type de séances, qui requièrent des compétences spécifiques — animation de groupe, gestion des tensions, accompagnement de la parole professionnelle — souvent absentes de leur formation initiale. Cette difficulté ne se limite pas à l’APP. Au fil des réformes, l’accompagnement des projets de Maisons d’assistantes maternelles (MAM) a également été ajouté aux missions des RPE. Là encore, cette mission reste très inégalement mise en œuvre selon les territoires.

L’intermédiation : la mission qui cristallise les tensions

Mais parmi les nouvelles missions, l’une cristallise réellement les tensions : l’intermédiation administrative. Inscrite dans la loi sur le plein emploi, elle autorise les RPE à accompagner les familles dans l’établissement des contrats, les déclarations ou les calculs de rémunération. Les organisations professionnelles sont unanimes : toutes y voient une zone de risque majeure, tant pour les animatrices que pour les assistantes maternelles et les parents. L’IGAS, qui a mené des entretiens avec des responsables et animateurs de RPE, indique dans son rapport, que seuls 5 % des RPE estiment que ce rôle d’intermédiaire serait une bonne chose ou une évolution positive. À l’inverse, environ 60 % considèrent au contraire que cela représente : un risque de confusion des rôles ; un facteur potentiel de conflits.

Pour Audrey Besnard-Lescène, secrétaire générale UNSA PROASSMAT&ASSFAM, l’intermédiation fait entrer le RPE dans un rôle qui n’est pas le sien, et qui menace l’équilibre même de la relation de travail. « On a une tierce personne qui vient s’immiscer dans une relation contractuelle qui devrait rester un binôme parent–assistante maternelle », dénonce-t-elle.  Catherine Beuchard n’a pas cette vision alarmiste. Elle souligne que l’accompagnement des parents employeurs fait déjà partie du quotidien des relais depuis de nombreuses années. La CNAF y voit, elle, un moyen de faciliter la relation entre les assistantes maternelles et les parents. Mais, concède Céline Marc : « il faut que les RPE aient les moyens de le faire, sans que cela se fasse au détriment des autres missions ». Consciente des inquiétudes exprimées sur le terrain, la CNAF insiste sur le caractère facultatif et progressif de cette nouvelle mission. C’est dans cet esprit qu’a été lancée l’expérimentation ARPEDA, menée dans sept départements pilotes depuis le mois de novembre, afin d’évaluer, avant toute généralisation, les moyens humains et l’organisation du travail nécessaire.

Des animatrices insuffisamment formées

Le principal problème pointé par les organisations professionnelles concernant l’intermédiation est le manque de formation sur le sujet. Comme le souligne Florence Gouessaud, les RPE se retrouvent déjà parfois à donner des informations juridiques ou contractuelles qui ne correspondent pas aux recommandations des autorités compétentes ou des fédérations professionnelles. Faute de formation suffisante, certains conseils divergent d’un territoire à l’autre, voire d’un RPE à l’autre. Salomé, EJE, a exercé pendant deux ans dans un RPE itinérant à Nice jusqu’en juillet dernier, elle raconte : « J’avais clairement dit à ma responsable que je ne souhaitais pas accompagner les parents là-dedans, parce que non, je ne suis pas comptable. »  Mais elle reste lucide : elle sait que, tôt ou tard, cette mission deviendra incontournable et que ses collègues devront forcément l’assumer. Dans son rapport, L’IGAS met en garde contre l’extension des missions des RPE aux formalités administratives et juridiques, jugée risquée en l’absence de juristes et susceptible de compromettre la neutralité des animateurs dans la relation employeur-salarié. Elle recommande dans sa proposition 17 de rendre obligatoire une formation préalable pour les animateurs de RPE avant leur prise de poste.

Face à ces limites, certains relais ont tenté de faire une convention avec des associations professionnelles spécialisées, comme l’ANAMAAF, pour déléguer une partie de l’accompagnement juridique. « Plusieurs relais nous ont sollicités parce qu’ils ne se sentaient pas compétents pour sécuriser les contrats », explique Florence Gousseau qui juge cette solution pertinente. Ces démarches n’ont néanmoins pas abouti, mais elles montrent la volonté du terrain de chercher des solutions.

Des lieux de professionnalisation ou des services administratifs ?

L’introduction de ces nouvelles missions d’intermédiation administrative modifie en profondeur la vocation même des relais. Pour Sandra Onyszko, les RPE risquent de basculer d’un lieu d’accompagnement professionnel à un lieu de service administratif, ce qui bouleverse totalement le positionnement initial. « La question à se poser, plus exactement, c’est : est-ce que les relais sont des lieux de professionnalisation — ils sont là pour soutenir, améliorer la qualité d’accueil — ou vont-ils devenir des services aux parents et aux assistantes maternelles ? », insiste-t-elle.

Plus largement, c’est la question de la neutralité de ce lieu qui est posée, comme le met en évidence l’IGAS. Comment un RPE peut-il rester un « lieu neutre », un « espace de confiance », si son rôle consiste à intervenir dans des contrats ou des négociations de salaire ? « Les assistantes maternelles doivent sentir qu’on est là pour les soutenir, pas pour les contrôler », insiste Audrey Besnard-Lescène. Par ailleurs, dans certains territoires ou le RPE a la mission de guichet unique, certaines assistantes maternelles disent avoir le sentiment que le relais « penche » du côté de l’accueil collectif ou des attentes institutionnelles, ce qui peut créer une distance, voire de la méfiance. Dans un métier exercé à domicile, souvent seul, la relation avec le RPE repose pourtant largement sur la confiance. Lorsqu’elle s’effrite, les professionnelles hésitent à solliciter le relais, ou n’y viennent plus que ponctuellement. 

Quand la confiance est là, le RPE devient un véritable appui 

Pour les professionnelles comme pour les institutionnels, une condition revient partout : il faut donner aux RPE les moyens de faire ce qu’on leur demande. L’accumulation des missions administratives ne doit pas faire oublier ce qui reste le cœur du métier des animatrices : l’animation de temps collectifs, l’accompagnement des pratiques, les ateliers et les moments d’échange qui permettent de rompre l’isolement et de soutenir la qualité de l’accueil.

« Mon premier contact avec le RPE a été déterminant, se souvient Florence Gousseau. C’est vraiment l’animatrice de relais qui m’a permis de m’inscrire dans le métier, de comprendre les enjeux et de me former. Je me souviens très bien du dossier qu’on m’avait remis : il était très complet et ça m’a donné envie de participer aux soirées et aux temps collectifs. ».  Elle ajoute : « Quand tout se passe bien, le RPE devient un vrai appui. Lorsque j’ai rencontré des difficultés, je me suis plus facilement tournée vers mon animatrice de relais, et j’y ai trouvé de l’écoute. »

Un modèle à revoir 

Au moment où les RPE cherchent tant bien que mal à tenir leurs missions actuelles et préparer les futures, certains estiment que c’est le modèle lui-même qu’il faudrait repenser. Pour l’économiste François-Xavier Devetter (voir son interview), séparer la fonction parentale de la fonction d’employeur serait une évolution logique : les RPE pourraient, à terme, devenir de véritables tiers-employeurs, garants de la qualité de l’accueil et du bon déroulement des contrats. Cette piste, évoquée dans le rapport de l’IGAS, part du constat d’un statut du particulier employeur jugé à bout de souffle et propose de s’inspirer du modèle des crèches familiales. Les assistantes maternelles pourraient alors être salariées du RPE, ou bénéficier d’une formule intermédiaire dans laquelle un tiers mandataire à but non lucratif prendrait en charge l’ensemble des démarches administratives. Un basculement complet, qui mettrait fin au statut du particulier employeur.

Une perspective que Sandra Onyszko rejette fermement. Selon elle, ce modèle reviendrait à transformer les RPE en « crèches familiales déguisées » et méconnaîtrait profondément ce qui fonde le métier d’assistante maternelle : l’autonomie et la liberté d’organisation. « C’est mal connaître les assistantes maternelles », insiste-t-elle, rappelant que nombre d’entre elles ont précisément choisi ce statut pour ne pas être salariées d’une collectivité ou d’une structure intermédiaire.

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Candice Satara

PUBLIÉ LE 23 décembre 2025

MIS À JOUR LE 05 janvier 2026

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