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Petite enfance : mais que fait la ministre ?

L’histoire se répéterait-elle ? Comme l’une de ses prédécesseurs, Catherine Vautrin, ministre en charge, entre autres, des familles et donc de la petite enfance, avait séduit et convaincu les acteurs du secteur. Avant de les décevoir cruellement, moins par ses actes et décisions que par son inaction. Et qu’y a-t-il de pire que l’indifférence ? Rien, à part peut-être le mépris et on n’en est pas loin.

Un ministère XXL… et une incapacité à déléguer

Bien sûr, le ministère que dirige Catherine Vautrin est démesuré : travail, santé, solidarités, familles. Certes avec trois ministres déléguées. Mais la ministre n’est pas du genre à déléguer. Dès que les choses deviennent sérieuses, très politiques et médiatiques, elle s’en empare et vient sur le devant de la scène. Côté petite enfance, personne pendant plusieurs mois, puis la nomination d’une Haute commissaire que le décret d’attribution enferme dans un rôle placé sous la très étroite tutelle de la ministre Catherine Vautrin, sans budget ni marge de manœuvre… Avec un léger infléchissement, il y a quelques semaines avec un décret qui donne à Sarah El Haïry la délégation de signature dans des domaines très précis. Peu de choses en vérité.

La ministre est une femme politique expérimentée dont on ne peut nier les compétences. Mais qui pourrait être à la hauteur d’un tel ministère ? Personne sans doute. Le travail et la réforme des retraites, la santé et le trou abyssal de la Sécurité Sociale, les solidarités et la réforme de l’assurance chômage, les familles et la crise démographique… C’est beaucoup, c’est trop. Et c’est pourquoi la petite enfance, le service public de la petite enfance, l’accueil du jeune enfants (les « modes de garde » comme les politiques persistent à l’appeler) sont les grands oubliés de Catherine Vautrin. Enfin, les familles sont abordées désormais sous l’angle de la baisse vertigineuse des naissances et les modes « de garde » commencent timidement à revenir dans les prises de parole ministérielles. Mais on y parle plus de nombre de places que de qualité d’accueil, de services aux familles et de conditions de travail des professionnels.

Un cabinet un tantinet défaillant

Pour ne rien arranger, la ministre ne peut s’appuyer – en ce qui concerne la petite enfance – que sur un cabinet assez restreint et peu expérimenté, parfois dépassé, qui provoque plus de confusion et de mécontentement que d’avancées et de clarifications dans le secteur. Preuve en est cette grosse bourde de la conseillère petite enfance sur la réforme des diplômes du travail social : de façon un peu imprudente, elle avait pris sur elle d’annoncer que la réforme était reportée… Annonce démentie dès le lendemain par une autre conseillère du même cabinet. Avouez que cela n’inspire pas confiance ! Ce qui fait dire à Matthieu Menguy, gestionnaire de micro-crèches en SCOP et administrateur de la Fneje : « Un jour on nous vend du rêve, pour nous dire le lendemain que c’était une erreur ! Ce cabinet ne fonctionne pas. »
Un cabinet ne réunissant sans doute pas toutes les compétences souhaitables voire nécessaires, mais jugé par nombre de ses interlocuteurs « arrogant », « peu fiable » et assez « inefficace ». Bref, un cabinet plus handicap que soutien pour une ministre débordée.

Des débuts prometteurs avec des décisions courageuses et inattendues

Tout avait plutôt bien commencé. D’abord divine surprise pour les professionnels du secteur (hors secteur privé marchand), la ministre Catherine Vautrin était venue en personne à l’Assemblée nationale le 23 janvier 2025, soutenir la proposition de loi de la députée socialiste Céline Hervieu « prenant des mesures d’urgence pour protéger nos enfants accueillis en crèches privées à but lucratif ». Proposition votée, au grand dam de la FFEC et de la FESP, le lendemain 24 janvier.
Quelques semaines plus tard, le 6 février, devant le comité de filière petite enfance réuni en plénière en février, ferme, claire, elle fait un carton avec ses annonces sur le décret micro-crèches qu’elle défend, son souhait d’éventuellement faire bénéficier aux pros de micro crèches du bonus attractivité, le lancement d’une réflexion autour de la réforme du financement des modes d’accueil et son soutien appuyé à la qualité d’accueil. A l’issue de la réunion, tous semblent séduits et convaincus que ce sera une ministre à poigne, qui prendra des décisions et des mesures fortes pour le secteur. Élisabeth Laithier, se réjouissait : « C’est un discours fondateur qui donne le tempo et les priorités de l’action de la ministre ». Sandra Onyszko, porte-parole de l’Ufnafaam, saluait « une ministre qui ne tergiverse pas. (..) . Ses propos sur l’accueil individuel ont été rassurants, notamment quand elle a évoqué les Mam qui, pour elle, sont une solution d’accueil intéressante. ». Philippe Dupuy, directeur général de l’ACEPP commentait : « C’est une bonne politique qui semble convaincue. ». Stéphane Fustec, responsable CGT Service à la personne n’en revenait pas et avouait : « C’était un discours assez classique, mais ce qui m’a fait plaisir c’est qu’elle n’a pas cédé au lobbying des entreprises de crèches privées. (…) j’ai noté aussi qu’elle a cité les Mam de façon élogieuse ».
La Fepem, précisait avoir été ravie « que la ministre ait rappelé le rôle important des Mam, un mode d’accueil qui permet à l’accueil individuel de se développer ». Annick Bouquet, pour France Urbaine, approuvait : « La ministre connait bien les réalités de terrain. Son discours est clair et pragmatique. Elle tient sa ligne sur la qualité, tout en étant à l’écoute ». Seule la FFEC se refusait à tout commentaire agacée du soutien de la ministre au décret micro-crèches. Un sans-faute donc ou presque.
Et la « lune de miel » avec les professionnels (hors gestionnaires du secteur privé marchand) s’est poursuivie… jusqu’au 2 avril. Jusqu’à la signature et publication au Journal officiel du fameux décret micro-crèches. « Ce décret était un sacré pas en avant, note Matthieu Menguy même si, comme d’autres, nous à la FNJE nous souhaitions qu’il aille plus loin et qu’il n’y ait plus aucune dérogation et que soit aussi supprimée celle qui permet à un seul professionnel d’accueillir jusqu’à 3 enfants ».

Le SPPE délaissé

Le Service Public de la Petite Enfance n’intéresse pas la ministre. C’est presque de notoriété publique. En petit comité, elle aurait même déclaré « qu’elle n’y croyait pas ». Dommage, quand on sait que ce fut un des thèmes phares de la campagne d’Emmanuel Macron pour son deuxième quinquennat. Mais Catherine Vautrin, ex-élue locale, ne veut surtout pas affronter les maires. Surtout, ne pas leur déplaire. Elle l’a pourtant fait en signant fin juillet le fameux décret sur la répartition financière des 86 millions d’euros votés pour soutenir la mise en œuvre du SPPE. Et elle semble ignorer, ou feint d’ignorer, que nombre d’élus sont favorables à ce SPPE et au rôle dédié aux communes désignées autorités organisatrices par la loi. Il suffit pour s’en convaincre de relire le rapport d’Élisabeth Laithier sur sa concertation territoriale du SPPE publié en mai 2023.
La plupart des élus le disent : avant même que la petite enfance ne devienne une compétence obligatoire, ils l’exerçaient bel et bien cette compétence.
Et pourtant, Catherine Vautrin, depuis qu’elle est en charge de ce nouveau ministère tentaculaire, depuis fin 2024 donc, ne s’est quasiment jamais exprimée sur ce sujet et n’a jamais réalisé un déplacement sur le thème du SPPE. C’est dire… Pour elle ce n’est donc pas une priorité alors même qu’elle veut relancer la natalité et encourager (voire précipiter) la création de places d’accueil.

Qualité d’accueil : des revirements spectaculaires

Depuis la publication du décret micro-crèches, rien ne va plus. Pour ceux qui avaient cru à cette ministre, les désillusions s’enchaînent. « En quelques mois c’est un revirement de situation à la fois inattendu et incompréhensible, s’étonne Matthieu Menguy. On est passé de blanc à noir ! ». « Et par rapport au privé, c’est un virage à 180° », ajoute-t-il.
Selon lui et bien d’autres, les faits les plus « choquants » concernent un secteur pourtant essentiel : la formation. Dans le même temps, le ministère entreprend une réforme des diplômes du travail social et travaille, sur une nouvelle certification de niveau 4. Certes ce niveau 4 était une demande du Comité de filière petite enfance, un diplôme qui devait être le pendant dans la filière éducative du DE d’Auxiliaire de puériculture pouvant ainsi renforcer la filière petite enfance. Oui mais, la plupart de ses membres voulaient un vrai diplôme, pas un titre professionnel préparé à la va vite sans concertation préalable sérieuse. Et la certification annoncée apparait à leurs yeux comme « un cadeau » aux micro-crèches Paje (majoritaires dans le secteur privé lucratif) pour se « faire pardonner » le décret signé en avril. Le temps politique n’est pas toujours au diapason du sérieux et de la qualité !

Du coup, les réactions face à ces deux projets, censés relancer l’attractivité des métiers et lutter contre la pénurie de pros dans la filière, ont donné lieu à une véritable levée de boucliers. Matthieu Menguy résume la situation en deux phrases : « On va avoir un diplôme (ndlr : un titre professionnel très exactement), de catégorie 1 avec des professionnels moins formés que des CAP AEPE. Comment osent-ils faire ça ? Et par ailleurs ils préparent une réforme, sans concertation, où les futurs EJE seront moins formés que les EJE actuels ? Conclusion : deux diplômes et formations au rabais ! Où sont les beaux discours sur la qualité d’accueil ? ».
Commentaire d’un post des Pros de la petite enfance par Cyrille Godfroy, co-secrétaire général du SNPPE : « Si l’on met en parallèle cette réforme des DE du Travail Social dont les EJE et la création du Titre Professionnel de niveau 4 dans la filière petite enfance, on peut faire le constat que le nivellement par le bas de la formation est alarmant. Pourtant, je rappelle la charte d’accueil du jeune enfant (article 10) : « J’ai besoin que les personnes qui prennent soin de moi soient bien formées et s’intéressent aux spécificités de mon très jeune âge et de ma situation d’enfant qui leur est confié par mon ou mes parents ».Je remarque donc que la notion de « bien formées » n’a pas la même signification au ministère et à la DGCS que pour les pros ».
Sur les réseaux sociaux ces arguments sont repris par de nombreux professionnels. Un exemple à propos de la réforme des diplômes du travail social : « la qualité de la formation d’EJE et le métier sont en train de s’éteindre à petit feu au gré des réformes qui s’enchaînent. Accueillir et accompagner des jeunes enfants demande bien plus qu’un simple module, c’est une vocation, une passion, les jeunes enfants sont les délaissés du gouvernement, ils veulent du remplissage au détriment de la qualité. Quand est-ce que ce dernier va comprendre que la qualité d’accueil en petite enfance passe par des formations solides, spécialisées ? »

Quant à ce titre professionnel de niveau 4, il ne provoque pas d’enthousiasme démesuré même si, pragmatiques, certains gestionnaires du secteur privé y entrevoient un avenir meilleur notamment pour les micro crèches. On salue l’avènement de cette nouvelle certification mais on s’interroge sur la qualité du diplôme (un peu ou beaucoup selon d’où on parle), sur sa classification en catégorie 1 (du moins du côté des pros), sur le contenu de la formation préparé en moins de 6 mois, sur la priorité donnée à la VAE pour l’obtenir et sur le manque d’expérience qu’auront ces nouveaux diplômés … qu’on attend pour la rentrée 2026. Autant de questions légitimes sans réponses sérieuses. Interrogé sur ce sujet, le cabinet de la ministre  avait botté en touche expliquant que la ministre s’exprimerait sur le sujet le temps venu.

Et puis n’oublions pas le silence tonitruant qui a accompagné la publication du rapport Igas sur le groupe de crèches La Maison Bleue. Pas un mot, pas un communiqué de la ministre. Circulez, il n’y a rien à voir, rien à dire. Incompréhensible de la part d’une ministre qui, à l’Assemblée nationale et dans sa lettre aux élus, déclarait que les rapports ne devaient pas être enterrés et que leurs recommandations devaient inspirer le gouvernement !
Comment expliquer ce changement radical vis-à-vis des exigences de qualité et ces deux mains tendues grandes ouvertes au secteur privé marchand ? « Probablement que la ministre débordée ne suit pas de près les dossiers et qu’elle est mise sous pression par le privé et ses organisations, » avance Matthieu Menguy qui, par ailleurs, souligne que la FESP et la FFEC sont reçues très régulièrement par le cabinet tandis que Pas de bébés à la consigne ne l’a été qu’une fois et attend toujours un nouveau rendez-vous. Très probablement aussi, le ministère subit d’autres pressions : il faut enrayer la baisse de natalité et pour cela faire appel à toutes les stratégies dont celles de la création de places d’accueil… et le privé est en position de force pour faire passer ses exigences. Pas de diplôme rapidement ? Pas de création de micro- crèches et même fermetures de places. Un chantage ? Sans doute mais qui reflète une réalité et qui marche.

Accueil individuel : du dédain, rien que du dédain

Les assistantes maternelles – premier mode d’accueil formel en France – se plaignent souvent d’être invisibilisées et oubliées. Mais jamais elles n’avaient été absentes des discours gouvernementaux à ce point. Bien sûr, il y a la réforme du Cmg (le décret a été signé en juin) et il entrera en vigueur en septembre. Mais faut-il rappeler que c’est une décision prise par Jean-Christophe Combe et prévue dans le PLFSS 2023 ? Qu’a fait Catherine Vautrin pour l’accueil individuel ? Rien. Quand l’a-t-elle évoqué ? Jamais. Et que dire de la non-publication du rapport de l’Igas sur l’accueil individuel qui laisse place à toutes sortes d’interprétations, d’inquiétudes et de colères. N’est-ce pas reculer pour mieux sauter puisque de toute façon il finira par sortir ?!
Comment interpréter ce mépris pour ce mode d’accueil ? Le lobbying des crèches est-il plus efficace ? Les crèches sont-elles plus populaires auprès des parents électeurs ? Ou bien est-ce juste une méconnaissance de ce qu’il représente et des risques de pénurie qui le guettent ? L’Ufnafaam est consternée. Sandra Onyszko, amère, constate : « Suite au courrier envoyé à la ministre , nous avons reçu cette réponse laconique : rien ne se sera fait pour l’accueil individuel tant que le rapport ne sera pas publié. De qui se moque-t-on ? On sait que le rapport de l’Igas circule sous le manteau, pourquoi ne pouvons-nous pas en avoir connaissance ? C’est un cercle vicieux et cela démontre tout le mépris de la ministre pour les assistantes maternelles. Mais la ministre ne semble pas avoir conscience que ce dédain affiché va un jour se retourner contre le gouvernement, car les familles, sans modes d’accueil, lui demanderont des comptes. Ce gouvernement est très décevant, c’est l’inaction qui le caractérise. »

Alors, ce rapport pourquoi l’enterrer ? Certains évoquent un rapport « eau tiède » sans intérêt, les auteurs ayant peiné à se mettre d’accord sur le constat et les recommandations. D’autres évoquent une critique des Mam qui déplairait à la ministre qui en fait souvent l’éloge. D’autres encore disent qu’il n’y en a dans ce rapport que pour les crèches familiales et qu’elles sont trop coûteuses pour les collectivités.

Peu importent les raisons, cette non publication, tout comme le non commentaire du rapport sur La Maison Bleue, fait des ravages et sème le doute quant à la sincérité de la ministre. Est-elle si engagée pour la petite enfance ? Pourquoi ne délègue-t-elle pas plus à sa Haute commissaire ? On aimerait que par des actes, ce doute soit vite levé…

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Catherine Lelièvre

PUBLIÉ LE 29 juillet 2025

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Une réponse à “Petite enfance : mais que fait la ministre ?”

  1. Yassaman_yazdankhah dit :

    Bonjour, attention ce n’est pas Catherine Vautrin qui vote et décide toute seule. C’est un systeme sclérose dirigé par une monarchie de messieurs absents qui préfèrent jouer à la guerre ou à manquer de courage pour diriger notre pays de manière indépendante et constructrice pour le bien être de son peuple. Donc viser une seule personne n’est ni constructif ni vrai.

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